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Raisonner 1/6 – Aux sources de la réflexion : Ockham vous rase gratis

Rasoir occam

La section « Vulgarisation Acide » n’était jusqu’ici riche que de considérations sur la loi de Murphy (Le système de pensée, Analyse classique et Un cran plus loin). Reprenons donc notre chemin vers la pensée rationnelle par le commencement. Enfin, par ce qui en constitue à mon humble avis la prémisse la plus fondamentale. Celle qui forge la pensée cohérente, le regard critique, et pourfend les superstitions ineptes, le tout sans bouger les oreilles : le rasoir d’Ockham (ou d’Occam).

Une seule lame pour soulever le poil et le couper à ras

On désigne par là un principe de pensée, attribué  (bien que le principe lui fût antérieur) au franciscain du XIVème siècle Guillaume d’Ockham, dit le « Docteur invincible » et le « Vénérable initiateur », selon lequel pluralitas non est ponenda sine necessitate. Si. Comme je vous le dis. Pardon ? En français ? Ah, oui, au temps pour moi : « les multiples ne doivent pas être utilisés sans nécessité. »

Il s’agit donc d’un principe de simplicité et d’économie, stipulant que les hypothèses suffisantes les plus simples sont les plus vraisemblables. C’est un principe logique, d’une certaine manière, mais aussi qui précède et implique une logique, et je le classerai plutôt à ce titre, avec les yeux de la foi du physicien croyant en l’intelligibilité du monde, comme principe ontologique.

Soyons économes en hypothèses

Pour le rationalisme, le réel n’est connaissable qu’en vertu d’une explication par la raison déterminante, suffisante et nécessaire. Ouaip. Du coup, si n’importe quel fait peut être justifié, au choix :

  • par l’explication la plus simple n’entrant en conflit avec aucun fait connu,
  • ou bien par n’importe quelle thèse fumeuse ajoutant chacune autant de couchesque ça vous amuse aux observations issues de l’expérience,

alors on est bien dans la panade, laissez-moi vous le dire. C’est une position personnelle, donc je la partage, comme les Dupond et Dupont.

Au fondement du rationalisme

Imaginons par exemple qu’un homme passe sous une échelle, tandis qu’un peintre en bâtiment est juché dessus, en train d’opérer, et qu’il arrive malheur à l’homme en question – il se prend un pot de peinture sur la tête, ou bien, s’il a effleuré l’échelle de son épaule sans s’en apercevoir, il a déséquilibré le peintre qui lui tombe dessus e fort désagréable manière. Imaginons de plus que, parmi les histoires véhiculées par les discussions populaires, se trouvent un certains nombres d’anecdotes similaires. Le système nerveux central étant une machine à trouver sans cesse des corrélations, il peut aboutir à plusieurs types de conclusions. Parmi toutes celles que l’on pourrait imaginer – et elles sont nombreuses, voire illimitées – isolons-en deux.

La première serait que passer sous une échelle porte malheur. La seconde que passer sous une échelle sur laquelle quelqu’un travaille expose d’une part à un risque statistique – si le travailleur fait tomber quelque chose, ce qui arrive nécessairement de temps à autres, seuls ceux passant sous l’échelle risque de se prendre la chose sur le coin de la goule – et d’autre part un risque causal – si on bouscule l’échelle en passant dessus, ça pas être bon du tout, non non non.

Mine de rien, autant la seconde explication, qui semble la plus longue, est présentée sous sa forme achevée, autant la première, sous des dehors d’une simplicité lapidaire, sous-entend un modèle du monde s’appuyant sur un nombre de suppositions parfaitement dispendieux. Elle suppose en effet qu’il existe une volonté, extérieure, invisible, toute puissante (en tout cas, suffisamment puissante pour faire bouger une échelle et un pot de peinture) ; que cette volonté sait ce qui vous est nuisible ou non (le mouvement d’un pot de peinture dans le champ de gravité terrestre jusqu’au choc avec un objet lié à la surface de la terre est un simple événement, il faut une « intelligence » pour juger qu’il est, par exemple, un malheur pour celui qui se prend le pot, une chance pour son opposant politique, un malheur pour la femme de l’opposant qui voudrait qu’il décroche ; ou même une chance pour l’homme qui se prend le pot de peinture et qui, ainsi ralenti dans sa course, échappe de justesse à un attentat ou un accident dans lequel il aurait trouvé la mort). Que, de plus, cette volonté a des lubies, et qu’elle a décrété qu’elle présente, on ne passerait pas impunément sous une échelle. Et en prime, puisque la même aventure semble arriver à tout le monde et pas seulement à notre homme, que la volonté est éternelle et omnisciente (et se farci donc la surveillance simultanée et sans répit des 5 milliards d’humains que compte la planète), ou bien que chaque être humain est suivi en permanence par sa propre version de volonté indépendante et chagrine.

La pensée simple et cohérente

Bref, le dispositif à mettre en œuvre pour expliquer le coup de l’échelle par la malchance est infiniment moins économique que l’explication causale et statistique. C’est pourquoi une bonne explication du monde, que ce soit via une théorie physique ou une simple observation de nos contemporains, doit rendre compte le plus simplement possible des faits observés et seulement de ceux-là. Lorsque de nouveaux faits n’entrant pas dans le cadre précédemment établi seront observés, il sera temps d’adapter notre modèle. Pourquoi pas avant, histoire de se la jouer visionnaire ? Parce que vous ne savez pas encore quels seront ces faits, et que vous pouvez inventer n’importe quoi ! Au mieux, votre « vision » sera un coup de pot…

Vous commencez à comprendre le lien entre principe d’économie et pensée rationnelle ?

Le prochain article de cette série s’intitulera « Comprendre, c’est unifier ».

7 commentaires

  1. L'Enracineur dit :

    Raisonner sainement implique certaines conditions dont tu expliques le premier : pragmatisme. Merci pour cet article qui rejoint certaines de mes réflexions en ce moment autours de la rationalité.

  2. Sté MD dit :

    la théorie de la pensé, j’adore et je suis passionnant. pour moi la citation de Descartes résume tout
    « je pense donc je suis »,n’est ce pas?
    merci pour ce partage instructif et bonne continuation

  3. Olivier dit :

    L’éloge de la pensée simple est-elle paradoxalement complexe ?
    Une pensée simple devrait engendrer une ou des actions simples.
    Une action ou un processus complexe peut être décomposé en actions simples.
    Mais pouvons-nous décomposer une pensée ou un raisonnement complexe en une suite de pensées simples, rationnelles, cohérentes et pragmatiques (pragmatique dans le sens utile et réalisable facilement) ?

  4. Merci pour L’article vraiment magnifique

  5. rasoir electrique @ unrasageparfait.fr dit :

    superbe article !
    bon continuation

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