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Babel est une ruche, ou l’apprentissage efficace des langues (article invité)

Langues étrangères

Aujourd’hui, j’ai le plaisir d’inviter mon ami Solal à publier ici. Solal est un mordu de langues étrangères. Depuis 2007, il a essayé à peu près toutes les méthodes disponibles sur le marché et il continue d’écumer le web en quête des techniques et des outils les plus efficaces pour devenir bon en langues. Vous pouvez le retrouver sur son site Manabi.fr. Le site – blog plus forum – se consacre uniquement à l’anglais pour le moment mais d’autres langues viendront bientôt s’ajouter pour faire de ce site un lieu d’échange privilégié pour les amoureux des langues et pour ceux qui veulent tout simplement  progresser en langues. Je lui laisse la parole.

 

Tout d’abord je tiens à remercier Matt de me faire une petit place sur son site.

Bon, par où commencer ?

Au début j’avais pensé composer une ode à moi-même en alexandrins mais Matt a refusé sous prétexte que, je cite, « j’étais complètement hors-sujet ».  Comme il n’avait pas complètement tort, j’ai décidé de vous présenter un de mes héros à la place.

Ce héros, c’est Stephen Krashen.

Ce nom ne va probablement rien vous dire et pourtant ce mec est le Copernic des langues étrangères. C’est lui qui a transformé pour toujours ma façon de voir l’acquisition des langues (notez que je dis acquisition et pas apprentissage, c’est important pour la suite).

Comme si ça ne suffisait pas, il est lauréat du Mildenberger Prize, ceinture noire de Tae Kwon Do et il a passé deux ans dans les Peace Corps pour enseigner l’anglais en en Ethiopie. Malgré tout ça il est resté humble et refuse qu’on l’appelle par son titre de docteur, chose assez rare aux Etats-Unis.

Bref, comme disait l’autre, Stephen Krashen : tu peux pas test.

Je pense que vous avez maintenant une meilleure idée du personnage, rentrons donc dans le vif du sujet. :)

Stephen Krashen s’est intéressé dès le début des années 70 aux processus d’acquisition d’une seconde langue. Il s’est inspiré de sa propre expérience de l’apprentissage des langues (français, allemand, hébreux). Ses échecs et ses succès l’ont conduit à vouloir approfondir la question et à développer sa théorie de l’approche naturelle. Elle est basée sur 5 hypothèses.

Les voici :

Hypothèse numéro 1 : l’hypothèse apprentissage/acquisition

Krashen fait la distinction entre apprentissage et acquisition d’une langue. Pour faire court, l’apprentissage est un processus conscient basé sur les cours de langues formels et surtout la nécessité d’apprendre les règles d’une langue donnée. Le meilleur exemple de matériel d’apprentissage, ce sont les bouquins de grammaire.

L’acquisition quant à elle est le processus d’absorption inconsciente d’une langue par la pratique passive de la langue (écoute et lecture). C’est de cette manière que nous avons tous acquis notre langue maternelle. C’est ce qui fait que nous sommes tous capables de savoir si une phrase française est correcte alors même que nous ignorons tout (ou presque) des règles de grammaire du français.

Hypothèse numéro 2 : l’hypothèse de l’ordre naturel d’acquistion

Cette hypothèse stipule que l’acquisition des structures grammaticales d’une langue suit un ordre naturel qui ne varie pas entre les individus.

Une étude de Brown en 1973 a par exemple démontré que les petits anglophones maîtrisent toujours la forme progressive (he is playing football) et le pluriel (two dogs) avant le s à troisième personne du pluriel (he lives in New York) ou le possessif avec ‘s (John’s hat).

Les adultes qui se lancent dans l’acquisition d’une langue suivent un ordre naturel assez similaire à celui des enfants. Vous ne devriez donc pas « forcer la main » de votre cerveau en apprenant des notions de grammaire trop avancées pour vous. Vous ne pourrez réellement les utiliser que quand votre cerveau sera prêt car il aura assimilé les notions qui viennent avant dans l’ordre naturel.

Hypothèse numéro 3 : l’hypothèse intuition/réflexion

C’est un peu une conséquence directe de la première hypothèse.

Dans le cadre de l’acquisition, nous nous reposons sur l’intuition pour nous assurer que ce que nous disons et écrivons est correct d’un point de vue grammatical. C’est ce que les allemands appellent le « Sprachgefühl ».

Les personnes engagées dans un processus classique d’apprentissage passent par un chemin différent lorsqu’elles écrivent ou parlent. Elles commencent par réfléchir à leur phrase dans leur tête, en la construisant un peu comme un Lego à l’aide des règles de grammaire apprises en cours. C’est seulement après cette phase de réflexion qu’elles sont en mesure de produire la phrase.

En lisant ça, on se dit que les deux approches ont leurs avantages et leurs inconvénients. D’un côté l’intuition peut s’avérer fausse, mais de l’autre, le temps nécessaire pour réfléchir à une phrase dans notre tête est déjà trop long dans une conversation normale. En fait le choix devient évident quand on se met dans la peau de notre interlocuteur. Préférez-vous discuter avec un étranger qui fait des fautes de français, mais avec qui la conversation va bon train, ou avec quelqu’un qui veut tout dire parfaitement et ralentit la conversation ?

Hypothèse numéro 4 : l’hypothèse d’exposition

L’acquisition a lieu naturellement quand on est exposé à une quantité suffisante de matériel dans la langue cible. Ce matériel doit remplir trois conditions sine qua non :

  • Il doit être adapté à votre niveau pour ne pas vous décourager.
  • Il doit être intéressant pour motiver à vous exposer à encore plus de contenu.
  • Il doit contenir au moins un élément encore inconnu (nouveau mot ou structure grammaticale) pour vous permettre de progresser.

Les « graded readers » répondent parfaitement à ce besoin. Ces livres vous permettent de lire du contenu adapté à votre niveau, mais pas chiant comme les textes de manuels scolaires classiques. Vous pouvez ainsi monter petit à petit en difficulté et assimiler de nouveaux mots et structures grammaticales en déduisant leur sens du contexte.

Hypothèse numéro 5 : l’hypothèse du filtre affectif

L’acquisition d’une langue est fortement liée aux émotions. Le rire, le sentiment du réussite et l’intérêt pour le contenu agissent comme des catalyseurs et favorisent l’apprentissage. A l’inverse, des sentiments négatifs comme l’ennui ou la peur du ridicule peuvent agir comme des freins à l’acquisition voire provoquer un blocage complet.

Quand j’ai découvert les théories de Krashen, tout est devenu clair pour moi.

J’ai soudain compris pourquoi j’avais toujours eu de bonnes notes en anglais, alors que j’étais incapable de faire une phrase en allemand sans y réfléchir des heures.

Ce n’était pas simplement lié à la différence de difficulté entre l’anglais et l’allemand, mais aussi et surtout à ma manière d’aborder ces deux langues.

Quand j’avais douze ans, j’ai passé quelques semaines au Canada et ma famille d’accueil m’a fait découvrir des BDs comme Garfield ou Calvin & Hobbes. Même si je ne comprenais pas tout, c’était drôle et ce que j’arrivais déjà à comprendre me donnait un sentiment de réussite hyper gratifiant. Du coup je les ai dévorées et cette famille a continué à m’envoyer régulièrement les nouveaux tomes. Sans le savoir, j’étais en plein dans le processus d’acquisition décrit par Krashen.

L’allemand c’était une autre histoire. Pour être honnête, les premiers cours étaient plutôt pas mal. On travaillait avec de petits dialogues vivants et amusants. C’est après que ça s’est gâté, quand on est passé à une approche axée sur la grammaire. Tableau de déclinaisons, règle de la casserole, cas après les prépositions, j’en passe et des meilleures. Et comme je ne faisais rien qui me plaisait en allemand en dehors des cours, j’ai fini par ne plus voir l’allemand que comme un gigantesque assemblage de règles de grammaire.

Ce qui devait arriver arriva : mon niveau d’anglais a très vite dépassé mon niveau d’allemand alors que l’allemand était ma première langue.

Release the Krashen !

Après avoir découvert ces hypothèses et ouvert les yeux, j’ai décidé de les expérimenter pour me mettre à niveau en allemand. J’ai commencé à faire des choses qui m’intéressaient vraiment. J’ai regardé des animés doublés en allemand trouvés sur Youtube, j’ai lu le premier tome d’Harry potter en allemand, etc. Je ne dis pas que ça a été facile, mais petit à petit, je suis sorti de l’apprentissage pour passer à l’acquisition et j’ai commencé à aimer la langue. Si bien que j’ai fini par atteindre un niveau suffisant pour décrocher un stage sur place.

Mais je ne voulais pas m’arrêter en si bon chemin. J’ai décidé d’apprendre une nouvelle langue et pour me tester, j’en ai pris une bien gratinée : le japonais. Je me suis tout de suite rué sur mes animés et mes mangas préférés en version originale. Malheureusement, au bout de plusieurs mois, j’ai dû me rendre à l’évidence que je n’avais pas avancé des masses. J’avais dû me planter quelque part…

En fait, c’était simplement les conditions de l’hypothèse d’exposition qui se rappelaient à moi. Ces animés et ces mangas avaient beau être très intéressants, ils n’étaient pas du tout adaptés à mon niveau. J’ai donc revu mes ambitions à la baisse en termes de niveau mais en essayant de garder le contenu intéressant. Je suis passé aux graded readers pour la lecture et je me suis abonné à un podcast contenant des petits dialogues vivants et amusants. Ma courbe de progression est alors rapidement repartie vers le haut.

Dépasser Krashen

Krashen dit dans ses travaux qu’on ne doit pas forcer les gens à parler dans leur langue cible tant qu’ils ne se sentent pas prêts. Il se base sur cela sur sa cinquième hypothèse, celle du filtre affectif. Il craint en effet que cela une gêne défavorable à l’acquisition.

Cela est peut-être vrai dans les conditions d’une salle de classe mais mon apprentissage en autodidacte me laisse dire qu’au contraire, plus on commence à parler tôt et moins on développe de gêne. A repousser trop longtemps le moment de parler, on finit par se mettre tout seul la pression sur le niveau qu’on devrait avoir dès les premiers prononcés. Parler tôt permet de désamorcer cela et ce n’est pas le seul avantage.

Cela permet d’entraîner votre prononciation dès le départ et vous évite également de parler “comme un livre”. En faisant un échange linguistique avec une personne de niveau équivalent, vous allez apprendre les expressions qui vous permettront de parler de manière plus naturelle. Et le plus beau c’est que vous n’avez même pas besoin de vous rendre dans le pays pour cela, avec Skype vous pouvez faire tout ça depuis votre salon.

Si vous voulez en savoir plus retrouvez-moi sur Manabi. ;)

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