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Quelque chose qui cloche… pied

Marelle absurde

 

Jean-Louis était en train de sauter à cloche-pied sur son pied droit afin de boucler, avec son équipe, encore un tour de pâté de maisons avant la fin de la matinée, comme il se devait. C’est, à cette heure-ci et un jour de semaine, ce que faisaient tous les gens de la ville, hormis quelques dissidents bons à rien. On était relativement proche de la pause déjeuner, à l’issue de laquelle il devrait refaire le tour, mais dans l’autre sens et sur l’autre pied, bien entendu. Il fallait bien que cela soit fait.

Étonnamment, ce jour-là, Jean-Louis semblait poser comme un regard neuf sur son monde ordinaire qui n’avait rien de nouveau. Bien que sa vie suivît cette routine de longue date, il avait en cette matinée des sensations un peu différentes, un peu bizarres. Comme si son monde habituel arrivait soudainement à sa conscience.

Il regardait son chef de groupe. Quelqu’un de volontaire, ambitieux, très travailleur. Il avait gravi les échelons de manière amplement méritée. Initialement issu d’un pâté de  maisons beaucoup plus petit, il en accomplissait tant de tours par jour qu’il a postulé pour ce pâté-ci, bien plus important et ambitieux. Tandis que son équipe réalisait trois tours en une demi-journée, il en abattait plus de quatre ! Il continuait d’ailleurs couramment à tourner sur l’heure du déjeuner et en fin de journée, après les heures normales ; et parfois le week-end, aussi. Jean-Louis se demandait où pourrait bien aller le monde sans héros de cet acabit. Imaginez un peu que les tours ne soient pas effectués ! Non, son chef d’équipe méritait bien son rang.

Les autres membres de son groupe de saut étaient tous très consciencieux, hormis un ronchon quelque peu dissident qui accomplissait assez peu de tours par jour et que l’équipe mettait soigneusement à l’écart. Heureusement que tout le monde n’était pas comme lui ! Hélène était celle qui pestait le plus souvent sur le dos du ronchon, dont le manque de motivation à tourner était globalement vécu comme un camouflet au tissu social et au bon esprit qui pouvait par ailleurs régner dans le groupe. Même Didier, qui s’était fait une entorse de la cheville il y a trois semaines, était revenu sauter à son rythme alors qu’il était encore en convalescence et qu’il aurait dû rester au repos une semaine de plus. Vis-à-vis de personnes comme lui, le comportement du ronchon sonnait au mieux comme un manque absolu de solidarité, et pire, comme une injustice criarde qu’il faudrait bien un jour punir.

Alors qu’il s’approchait du bouclage de tour, un peu en avance, Jean-Louis vit de l’autre côté de la rue une mère confiant à une vieille femme son enfant, de quelques mois, qui pleurait toutes les larme de son corps. La mère s’adressait à la vieille femme sur un ton de reproche : « Je ne peux pas passer ma vie avec lui, à présent, il faut que je reprenne le saut ! »

Au loin, autour d’autres pâtés de maisons, d’autres sauteurs faisaient ce qu’ils avaient à faire. Certains avaient déjà commencé leur pause. D’autres ne la prendraient que beaucoup plus tard.

Bref, cette fin de matinée se passait d’une manière parfaitement ordinaire, hormis cette impression légèrement étrange de nouveauté et de découverte. Lorsque tout à coup, Jean-Louis prit de front une réalité incompatible avec la sienne. Un badaud, bien loin de l’âge d’arrêt de saut,  se promenait, errant en plein milieu de la chaussée, en pleine semaine, aux heures de saut. Il était là, décontracté, marchant sans se presser sur ses deux pieds, semblant n’avoir aucune obligation. Pire que ça, il semblait même qu’il soit en famille, une femme tenant par la main deux enfants le suivant tout juste. En plein milieu des sauteurs, une petite famille se trimbalait sur deux pieds, libre, en pleine semaine ! Cette vision atteignit Jean-Louis comme une gifle, comme un uppercut qui démonte les tripes, comme un défi absolu à toute la logique de son monde.

L’adrénaline qu’il sentit provoqua un allongement très net de ses sauts, qui se firent de plus en plus hauts. Ses bonds l’emmenaient à présent à la hauteur du premier étage des immeubles, puis du second, puis plus haut encore. Il volait presque. Tout en bas, sous ses pieds, des hordes d’humains tournaient en rond en sautant à cloche-pied. Sous les toits, dans un luxueux bureau, le possesseur de ce bloc d’immeuble vendait à prix d’or aux villes et pays voisins les enregistrements de la vie des sauteurs pour une émission de télé-réalité. Et un mot se mit à résonner dans la tête de Jean-Louis.

Absurde.

Absurde.

Absurde !

Marelle débileJean-Louis se réveilla en sursaut, légèrement haletant, la jambe droite tendue et douloureuse. Il pris quelques minutes pour émerger, se doucha, s’habilla et partit au travail. Tandis qu’il entrait dans une rame de métro bondée, il réalisa que le sentiment étrange qui l’avait réveillé refusait de s’évanouir, comme il était pourtant d’usage tandis que le souvenir des songes s’effilochaient au cours de la journée. Pas plus que lorsqu’il s’assit à son poste de travail pour traiter la pile de dossiers capitaux et urgent qui lui échoyaient. Pas plus que lorsqu’il alla piétiner avec ses collègues le midi à la bruyante cantine d’entreprise, un plateau dans les mains contenant une petite assiette d’œuf dur mayonnaise et une grande de steak frites. Cette satanée impression ne le quitta pas de la journée.

Vers cinq heures de l’après-midi, Jean-Louis se leva et alla voir son patron.

Il démissionna.

7 commentaires

  1. Cecile dit :

    Excellente cette histoire !

    • Matt dit :

      Merci beaucoup ! :)

      Je n’avais pas encore trop exploré le monde onirique. Quant à la symbolique, c’est une simple analogie que je me suis faite concernant l’emploi de ceux qui ne font pas ce qu’ils devraient et qui en conçoivent un sentiment d’absurdité complet. :)
      Matt a posté dernièrement Argent : l’étalon temps

  2. Xavier dit :

    Ahah très bon ce texte … et il faut dire qu’il fait tellement echo par rapport à ma période actuelle ! Dans une semaine je ne sauterais plus a cloche pied … Je ne serais pas tout de suite de ceux qui vont se balader toute la journée tranquillement mais chaque chose en son temps :)

    Bonne journée Matt !
    Xavier a posté dernièrement Lancer un annuaire ? Ça se tente !

  3. Roland dit :

    Tu fais dans la métaphore surréaliste ? Excellent ! Tu aurais pu écrire des scénarios pour LMDMF ^^

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