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Une place en or

Une place en or

Abban était le potier de son village. Comme son père. Et son grand-père avant lui. Rien d’exceptionnel. Un chemin tout tracé.

Abban aimait sa vie. Il avait toujours apprécié son métier. Façonner la glaise, faire naître d’une masse informe un objet beau et utile, qui trouverait sa place chez quelqu’un qu’il ne connaissait pas encore, l’emplissait de joie. Il était toujours saisi par la beauté de la création : à un moment, l’objet n’existait pas, si ce n’était dans son imagination ; l’instant d’après, il était présent, et l’Univers comptait une réalisation de plus. Certes, une réalisation modeste, mais l’océan n’était-il pas fait de gouttes d’eau ? Abban était persuadé que la plus humble des créations avait son rôle à jouer dans le Grand Tout, et il était heureux de contribuer à cet équilibre.

Toutefois, un léger doute avait fini par s’instiller dans son esprit. Sa vie n’était en rien malheureuse, mais était-il heureux pour autant  ? Passer son existence dans le petit atelier de poterie de son calme village, n’était-ce pas gâcher son temps, tandis qu’il y avait tant à explorer ? Alors que le monde est si vaste ? Qu’il existait tant d’aventures à vivre ? Et que mille vies différentes étaient possibles ? À l’occasion, lorsqu’un étranger s’arrêtait dans sa boutique et qu’il en profitait pour discuter un peu, Abban mesurait l’étendu des possibles. Il existait dans ce monde des érudits, des explorateurs, des gens de pouvoir, de hommes de science, des poètes, des généraux… Il y avait tant de choix !

Le flottement se fit doute, le doute se fit hésitation, et l’hésitation finit par se faire obsession. Une nuit, Abban se réveilla en sursaut en plein milieu d’un rêve agité. Tandis que les images ayant constitué son songe fuyait hors de sa mémoire, insaisissables comme tout ce qui vient du monde des rêves lorsque l’on s’éveille, la sensation éprouvée lors du dit rêve demeurait, elle, bien présente. Une forme de certitude.

Sa décision était prise.

Le lendemain, au matin, il ne leva pas le rideau de son échoppe. Au lieu de cela, il prépara ses affaires et s’apprêta au départ. Ses maigres effets réunis, il sorti de chez lui et parti au devant de sa nouvelle vie. De ses nouvelles vies. Il décida néanmoins qu’avant de quitter son village, il ferait une halte chez Utu, son meilleur ami.
– Je pars, dit Abban
– Pour où ? Demandit Utu
– Je ne le sais.
– Quand reviendras-tu ?
– Je l’ignore tout autant. Peut-être jamais ?
– Que vas-tu chercher ?
– A vivre cent vies.
– Puisses-tu trouver la tienne, mon ami. Mes meilleures pensées t’accompagneront dans ton périple.

Abban sorti de chez son ami et pris la direction de l’horizon, vers un avenir inconnu mais empli de toutes les potentialités qui lui manquaient jusqu’ici.

Qui peut dire combien de temps s’écoula ? Une vingtaine d’années, probablement, avant qu’un homme au visage buriné, dégageant l’aura intense de ceux qui ont fait autant de choses qu’ils en ont vues, mais aux yeux étrangement paisibles et calmes, ne vienne se présenter à la porte d’Utu et l’interpeler.

– Comment va mon ami ?
– Qui es-tu, toi qui te prétends mon ami mais dont j’ignore les traits ?
– C’est probablement parce qu’avec l’âge, ta mémoire se fait plus fuyante, Utu.

Utu scruta l’étranger d’un regard à la fois acéré et incrédule, durant une longue minute qui prit des allures d’éternité.

– C’est toi ? Tu es finalement revenu ?
– Il semblerait.
– J’en suis heureux, mon ami, mon frère ! S’exclama Utu en lui donnant l’accolade.
– As-tu donc trouvé ce que tu cherchais tant ?
– Oui. Je voulais viver cent vies, et j’en ai vécu presqu’autant.
– Qu’as-tu donc fait ?
– J’ai exloré. J’ai parcouru le monde, à pied en subsistant de petits ouvrages. Puis j’ai navigué. J’en ai profité pour faire du commerce. Je suis devenu important. J’ai gagné du pouvoir. Me suis rapproché des puissants, des nobles, des grands guerriers, ai fréquenté plusieurs cours. J’ai gagné de grandes richesses, et bien des femmes ont partagé ma couche. J’ai fini par annexer une terre et y fonder une baronnie, m’anoblissant de fait.
– J’en suis ravi pour toi, déclara Utu, mais si tu as trouvé ce que tu cherchais, qu’est-ce qui t’amène donc ici ?
– Ma boutique. Je suis venu reprendre mon rôle de potier, et je suis fort aise de trouver le village quasiment dans l’état où je l’ai laissé en partant.
– Que ferait un baron dans ton échope ?
– Des poteries. Après avoir vécu tous ces épisodes, j’ai réalisé que de toutes les vies possibles, c’était celle-ci que je préférais. Simple, belle, faisant sens à mon esprit comme à mon coeur.
– Dans ce cas, n’as-tu pas perdu tout ce temps à chercher ce que tu avais déjà ?
– En aucune manière. Vois-tu, mon ami, avant je doutais ; à présent, je sais ce qui est le mieux pour moi. Comment aurais-je pu être heureux en me posant une question à laquelle je me serais refusé de chercher la réponse ?

Puis il regagna son magasin.

Abban était le potier de son village. Comme son père. Et son grand-père avant lui. Rien d’exceptionnel. Un chemin tout tracé.

Abban aimait sa vie.

Mais cette fois, en toute connaissance de cause.

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