L’homme pluie

pluieLe jour de sa naissance fût marqué par les signes. L’orage, aussi soudain qu’imprévu, éclata lorsqu’il naquit, orage dont le premier éclair accompagna exactement le premier cri du nouveau-né, chassant les deux corbeaux qui s’étaient posés devant la fenêtre de la modeste demeure de ses parents. Alors, le frêle être tout juste arrivé au monde fût identifié comme « le Mal-Né ».

Le Mal-Né porta sa différence comme un fardeau dès sa prime enfance. Comment, en effet, au pays des adorateurs de l’astre du jour, avoir des amis, trouver des camarades désirant jouer avec vous, lire la joie sur le visage d’adultes vous emmenant déjeuner en forêt, lorsqu’on est immanquablement suivi d’épais nuages déclencheurs de pluie ? Été comme hiver, il portait la poisse à tout amoureux du soleil. Autant dire à tout le monde.

Bien que grandissant harmonieusement, le bel et intelligent jeune-homme qu’il devînt demeurait enfermé dans sa solitude forcée. Une solitude que seule une personne avait jamais tenté de violer. La mignonne et discrète Hélène, qui, un jour, était venue vers lui, lui avouant doucement : « tu sais, moi, j’aime bien la pluie… Son ambiance feutrée est pour moi douce et mélancolique. Emmitouflée dans un gros chandail, sous un abri de fortune, j’aime regarder s’assombrir doucement le tapis vert des feuilles en écoutant la musique des gouttes frappant légèrement les pierres ».

Il en était resté abasourdi. « Tu aimes vraiment la pluie ?! » Il bouta alors avec violence l’ombre d’espoir qui semblait vouloir se dessiner dans son cœur et dont il était certain qu’elle était vouée à une cruelle déception. Puis il envoya vertement promener la jeune effrontée qui avait osé se payer sa tête avec une telle outrecuidance. Elle s’était ce jour-là enfuie en pleurant et ne devait plus jamais lui adresser la parole.

Il avait résolu de mettre fin à ses tristes jours lors de son prochain anniversaire, le vingtième de cette calamiteuse naissance. Anniversaire qui se produirait dans une semaine, jour pour jour, dans l’ignorance générale.

C’est cette journée même, précédent de sept jours la date fatidique, que choisit l’Étranger pour arriver dans le village. Il n’y avait guère besoin de voir très clair pour se douter que cet inconnu, aux yeux profonds, au teint sombre et cheveux de jais, ceint dans des étoffes amples et légères qui lui tenaient lieu d’habits, ne venait pas du village d’à-côté. Lorsqu’il approcha du Mal-Né pour le saluer, il fît entendre un fort accent de nature à dissiper tout improbable doute résiduel quant à sa provenance lointaine. Il s’exprima en ces termes :

– Bonjour, ami.
– Bonjour, étranger. D’où viens-tu ?
– De bien loin, en vérité. De plus loin que les montagnes, au-delà même de la grande mer.

Le Mal-Né n’avait jamais entendu parler de contrées aussi lointaines.

– Et que fais-tu donc si loin de ta terre et des tiens ?
– Je cherche quelque chose, probablement.

Son ton était lent et profond, comme s’il pesait calmement des mots qu’il aurait été en train de lire dans la course du vent.

– Quoi donc ?
– Je ne le sais pas bien. Ce que je sais, en revanche, c’est que je découvre de merveilleux trésors.

Le Mal-Né se demanda ce que l’Étranger pouvait bien trouver de si fantastique dans son terne environnement.

– Quelle merveille diable vois-tu donc ici, l’ami ?
– Toutes sortes de choses inconnues des miens. Mais la plus fantastique de toutes est certainement celle-ci.

Il écarta les bras d’un air grave et ouvrit les mains vers le ciel, afin d’en recevoir par fine gouttes l’eau qui ruisselait doucement le long de son avant-bras.

– La pluie ? Une merveille ??pluie
– Bien-sûr ! L’eau, pourvoyeuse de toute vie, tombant du ciel ! De quel plus beau trésor peut-on donc bien rêver ?
– Ici, on la considère plutôt comme une malchance, je suis bien placé pour le savoir.

Le visage de l’Étranger se mit alors à refléter le plus grand étonnement, légèrement mâtiné d’un soupçon de réprobation.

– Les habitants de ton pays sont donc bardés de tant de chances variées qu’ils ne savent même plus en reconnaître une lorsqu’il la rencontre ?
– Écoute, étranger, ici les choses sont différentes. Les gens aiment le soleil. Depuis ma naissance, j’apporte la pluie et suis pour cela maudit par les miens.
– Ta particularité est un grand don, en vérité, dit doucement l’Étranger. Là d’où je viens, l’eau est rare, très rare. La vie est dure et l’on n’y trouve que peu à manger. Nos femmes boivent si peu qu’elles peinent à allaiter nos nouveaux-nés. Nos bêtes sont maigres. Chez moi, une fleur est vue comme un prodige.

Le Mal-Né n’avait jamais imaginé qu’il pût se trouver des lieux en lesquels l’eau fît défaut. Il en était absolument sidéré.

– Homme-Pluie, puisque tu dis être maudit parmi les tiens, pourquoi ne m’accompagnerais-tu pas chez moi, au sein de ce que mon peuple appelle « le Grand Désert » ? Tu y pourrais apporter la vie.

Le Mal-Né n’était retenu par rien là où il se trouvait, aussi prit-il la décision la plus rapide de son existence, qu’il considéra d’ailleurs non comme une décision mais plutôt comme une évidence.

Ainsi fût donc fait. Le Mal-Né, devenu Homme-Pluie, suivi l’étranger, par delà les montagnes et la Grande Mer, jusqu’aux étendues arides qu’on lui avait décrites. Le peuple du désert le prit pour roi, un roi itinérant qui parcourut l’ancien désert, devenu pays fertile et prospère, sa vie durant, apportant à intervalles réguliers l’eau salvatrice qu’il avait, il y a si longtemps, vécu comme une malédiction.

Et toute sa vie, son peuple l’adora, l’acclama sur son passage, et le surnomma « Le Sauveur de Toute Vie ». Et l’on n’entendit plus jamais parler du « Mal-Né ».

18 réflexions sur “L’homme pluie”

  1. Belle fin que celle-ci… et puis les bulldozers sont arrives, les terrains de golfs à arroser, les pétrodollards et l homme pluie est aller se souler dans un bar a strip tease…

    1. Il y a toujours une suite à « Et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants »… D’ailleurs, c’est un des problèmes qu’on peut avoir, la segmentation artificielle des épisodes de nos vies. Mais bon, bref, tout de même, ça a été un pas dans sa vie, non ? :)

      1. le bar ou le fait d’apporter la pluie ailleurs ?
         
        Morale de l’histoire : ce que certaines voient comme une tare peut être vu par une bénédiction par d’autres. Restez ouverts d’esprit !

  2. très belle petite fable…qui pourrait nous faire croire que nous avons tous une place qui nous attend ici ou là, et qu’il suffit juste de la trouver !
    ps : « le sauveUr de toute vie » sur la dernière phrase c’est dommage !

    1. Merci pour l’horreur d’orthographe et pour ton commentaire. :)

       

      Exprimé dans ce sens là, « on a tous une place qui nous attend », en effet, ça fait un peu « dessein intelligent », « Dieu est cool et il a tout organisé pour chacun d’entre nous », etc. N’ayant guère d’accointances avec les témoins de Jéhova, je l’aurais plutôt exprimé dans l’autre sens (la différence est subtile, tu me diras, mais tout de même) : tous ceux qui le veulent vraiment et qui acceptent de s’en donner les moyens peuvent se créer leur creux sur cette planète.

      Bon, après, on pourrait discuter sur ce qu’englobe le « tous » dans mon assertion précédente, mais en tout cas, il inclus selon moi ceux qui ont la possibilité de nous lire ici.

  3. Belle morale, par contre ton pote l’homme pluie il est en train de passer par chez moi, et ce serait pas mal qui passe son chemin parce que ce soir je suis censé être en vacances, et autant la pluie quand on bosse, je m’en cogne, mais quand je suis censé me baigner ca le fait moins… ;)

    1. Beaucoup ! Même si ça se voit peu à ma production actuelle… (Je suis  très occupé par un certains nombre de projets qui avancent très fort mais diminuent ma productivité « bloguistique »).

      Honnêtement, je pense que beaucoup de sujet dits « de développement personnel » sont infiniment mieux traités par les grands auteurs (et certains philosophes) que dans les bouquins gnagnans sur le sujet. Et j’ai reçu récemment certaines newsletters (très bien pensantes) qui m’ont méchamment conforté dans l’idée.

      Je sais que tu aimes en écrire aussi… ;)

    1. Merci beaucoup, le compliment me va droit au cœur. :)

      Un peu comme dans ma réponse à Adri un peu plus haut, j’aurais tendance à inviter à une réflexion concernant la subtile nuance entre « chacun pourra […] trouver la fin qui lui convient » et « chacun pourra construire la fin qui lui convient ». ;)

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