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Les funambules de l’ego, ou comment les cercles vicieux deviennent en général des spirales

Funambule

Certains équilibres sont bien délicats.

Il était une fois – ou deux fois, cela dépend comment vous voyez la chose – des jumelles qui naquirent dans une lointaine contrée, dans la petite ville de Surdeuss-wah, au sein du royaume de Traudaigo, près de la frontière avec la principauté de Pad’daigo. Les Traudaigossiens n’avaient pas pour habitude d’élever ensemble les enfants gémellaires dans le but de pousser sur l’éducation le clonage que Mère Nature avait opéré avec facétie dans le génotype des bambins. Au contraire, l’usage y était de les séparer et de leur préserver leur inaliénable droit à l’unicité et à la différence, grâce auxquelles l’ensemble de la population se retrouvait dans une passion commune pour le fouteb’hole royal et entonnait de concert les chansons officielles de l’Académie Royale des Arts et Lettres (qui promouvait alors le courant « Arène bi ») en acclamant les mêmes idoles.

Florette, notre première héroïne, vit donc sa garde confiée à une tante vivant de l’autre côté de la frontière, dans le Pad’daigo, tandis que Flora demeura dans son Traudaigo natal où elle fut élevée. Les deux sœurs eurent, indépendamment, ce qu’il est convenu d’appeler une enfance et une adolescence sans histoire, que l’on peut aisément qualifier d’heureuse dans la mesure où elles ne manquèrent de rien ; une enfance calme et discrète à tout le moins, sans grand bruit, que nul événement exceptionnel ne troubla. Bien entendu, elles ne vécurent pas sans la moindre anicroche, et nul ne pourrait affirmer que leur éducation fut en tout point sans tâche, mais elle resta dans une moyenne pour tout dire plus qu’honnête. C’est ainsi qu’au sortir de leur âge tendre, nos deux héroïnes constituaient deux jeunes filles, raisonnablement instruites, raisonnablement jolies, et au final raisonnablement armées pour faire face à la vie.

C’est à partir de cet instant que l’observateur inattentif, qui aurait été jusqu’ici incapable de déceler les indices fins indiquant la divergence de comportement des deux jumelles, va avoir le loisir de s’étonner de la différence des vies qu’elles se construisirent.

Florette était d’un caractère mou, s’estimant pour moitié de ce qu’elle valait, n’ambitionnant rien de particulier ; elle se sentait intrinsèquement spectatrice de sa vie dans un monde où d’autres méritaient de mener la barque. Ses amours étaient brefs. Généralement pas de son fait. Elle était au contraire capable de plier sa vie et ses (quelques) envies dans à peu près n’importe quelle direction pour satisfaire celui qui, espérait-elle chaque fois, pourrait se révéler « le bon », « the one », « Mister Right », « le couvercle qui me va car il paraît que chaque pot a son couvercle ». Et ce, dès le deuxième jour de relation amoureuse. Étonnamment, néanmoins, l’heureux élu se révélait systématiquement incapable d’apprécier l’immense chance qui s’offrait à lui, et il lui fallait généralement moins d’un mois pour trouver le bonheur auprès d’une demoiselle qui l’appâtait  pourtant de bien moins d’efforts. Et laissait Florette seule, à se désespérer sporadiquement : de ne tomber que sur des sales mecs ; de ne pas valoir plus que ça ; d’être née sous une mauvaise étoile qui lui apportait la poisse ; d’être tombée sur une mauvaise voyante dont l’amulette n’avait décidément aucun effet.

Sa vie professionnelle n’était guère plus florissante. Occupant un emploi pas plus désiré qu’un autre, dans un métier choisi un peu au hasard parmi ceux qu’elle estimait pouvoir exercer avec ses petites capacités, elle réussissait le tour de force de végéter tout en travaillant comme quatre sous les ordres implacables d’un chef tyrannique – particulièrement avec elle, qui faisait pourtant tout pour aider la société et ne refusait jamais quelque charge de travail que ce fût, quelle ingratitude – à qui elle rêvait de dire « flûte » dans toutes les déclinaisons permises par la langue française, sans jamais avoir osé le faire.

Elle vivait ses amitiés sans grande passion, à l’image de sa vie. Elle liait connaissance avec toute personne lui faisant l’honneur de lui adresser la parole, sans jamais opérer la moindre sélection au sein des cercles qu’elle se formait. Elle entretenait ainsi certaines relations avec des individus ayant parfois besoin d’elle, d’autres au sein de groupes où elle bouchait des trous, d’autres encore avec des fous ou des folles charismatiques qui finissaient par l’insulter sans qu’elle se sente le profond droit de leur rentrer dans le lard à grand coup de barre à mine afin de leur retourner l’intestin grêle façon chaussette de sport : et si l’insulte portait un fond de vérité, qu’elle aurait au final elle-même provoquée par sa simple existence procédant de l’erreur ?

Autant vous l’avouer tout de suite, mes amis, cette histoire, qui commence tristement, ne trouve pas d’issue gaie du fait d’un Deus Ex Machina qui viendrait accomplir LE miracle. Elle ne se battra pas dans une formation professionnelle, n’enverra pas balader son boulot, ne se fera pas respecter par ses amants ni amis : elle n’obtiendra de la vie qu’à hauteur de ce qu’elle estime devoir lui échoir. Car l’humour des forces du destin est bien amer : plus Florette se déconsidérait, moins les autres l’estimaient, et cette image d’elle-même qu’ils lui renvoyaient lui indiquait qu’elle valait probablement encore moins que prévu ; moins elle pensait que la vie offrait des opportunités d’accomplir des réalisations, moins il se présentait – par un coup du sort – d’occasions à saisir avec une once d’audace afin de créer quelque chose de sa vie. Florette finit seule, dans la rue, acceptant en baissant les yeux les quelques regards dédaigneux et quolibets humiliants des passants.

Autre pays, autres mœurs : il est peu dire que la vie de Flora, toute imprégnée de culture Traudaigossienne, se déroula d’une toute autre manière. Car pour notre seconde jumelle, rien n’était trop beau. On pourrait même dire que rien ne l’était assez pour elle. C’est bien simple, personne ne l’égalait en rien. Ni ses amis ni ses amants ne la méritaient. Eût-elle assisté à un colloque sur un sujet quelconque qu’immanquablement elle eût estimé le conférencier moins savant qu’elle (et même un peu nul), et elle eût alors tant pris la parole que les spectateurs se seraient demandé à quoi diable pouvait bien servir l’estrade.

Curieusement, si dans sa forme la vie de Flora apparaissait bien différente de celle de Florette, on peut néanmoins déceler moult convergences de faits entre les deux destins. Les amitiés, les amours et la vie professionnelle de Flora semblèrent en effet eux aussi frappés du sceau du mauvais œil, prenant ici la forme de la dispute et du rejet. Tandis que sa sœur ne rencontrait que des méchants, elle ne croisait que des crétins. Lorsqu’elle embrassait à corps perdu un emploi, relevant en un coup d’œil les manquements et errances du système en place, elle expliquait dès son arrivée au gens présents ce qu’ils devaient changer, remuait beaucoup d’air – et de susceptibilités – et prenait l’initiative de porter la société à bout de bras. Et très vite,  ces imbéciles, au lieu d’admettre leurs (nombreux) torts, préféraient se liguer contre elle, jusqu’à ce qu’elle préfère quitter ce travail à l’ambiance infernale et empli de nases.

Dans ses relations personnelles, Flora était à la fois très maternelle, puisqu’elle passait son temps à remettre les gens dans le droit chemin, et très distante mentalement, en ce qu’elle prenait soin de se placer hors contexte afin de mieux juger les défauts d’autrui. La légitimité de ce placement était d’ailleurs confortée par son expérience : personne ne la quittait jamais, bien entendu. Par contre, elle quittait amis et amours à tour de bras. Car il lui était bien difficile de trouver à s’entourer des gens qu’elle méritait : les gens sans défauts. Plus elle écartait de son chemin des gens de qualité, plus elle réalisait qu’elle était supérieure.

Cette évidence la poussait toujours à la défense de ses opinions : comment quelqu’un comme elle pourrait-elle être dans l’erreur ? Une fois, une insolente qu’elle tolérait dans son entourage lui suggéra qu’elle fumait trop. Pour démontrer à l’importune mentalement sous-développée à quel point cette idiote ne comprenait rien à la vie, après avoir copieusement insulté l’autre bas de plafond à la morale de taliban, et tout en déclarant à la volée et très spirituellement qu’il fallait bien mourir de quelque chose, elle se résolu à prendre la seule mesure capable de prouver qu’une personne de sa classe ne se soumettait pas à la bienséance molle des ignorants : elle doubla sa consommation.

Et il en fût ainsi dans son existence de chaque détail qui put être soumis à avis négatif d’autrui, au sein de sa vie personnelle comme professionnelle : elle fût toujours amenée à radicaliser ses positions pour demeurer en contestation de l’ensemble des cons cherchant à lui dicter des conduites crétines par la seule force de leur nombre. Ses excès lui permettaient de leur jeter ainsi au visage la vérité absolue, jusqu’à ce qu’elle les aveugle.

Dois-je vous l’avouer ? Les trajets des deux sœurs, séparées peu après leur naissance, se rejoignirent avant leur mort, en un même bilan, bien qu’issus de directions fort différentes. Flora finit sans emploi, rejetée de ses amis, persécutée par son propriétaire jusqu’à l’expulsion, et vécu une fin sans grande saveur. Elle finit par se jeter d’un pont pour quitter ce monde crétin qui ne l’avait jamais comprise et ainsi le priver d’elle en guise de punition. Non, il ne s’agit décidemment pas d’une histoire gaie.

Pour conclure, mes amis, je crois bien qu’il eût convenu, pour faire le bonheur de nos demoiselles, qu’elles ne fussent élevées ni à Traudaigo ni à Pad’daigo, mais bien à leur frontière. Mais que voulez-vous, ce territoire est si mince…

16 commentaires

  1. Raphaël dit :

    Si je suis d’accord sur les symptômes, je vais revenir sur cette notion d’égo, notion dont j’ai toujours peiné à discerner les contours.
     
    Notre amie Florette n’a dans le fond qu’un seul désir : combler l’autre. C’est son obsession (assez féminine d’ailleurs), espérant qu’en retour elle sera aussi comblée, dans une espèce de potlach affectif. Elle plait, se sacrifie, se plaint parfois de l’autre qui est un manipulateur et autre escroc. Sans jamais bien mentionner ni se rendre compte que c’est sa propre inclination qui est en jeu. Elle ne désire rien pour elle, comptant sur l’effet miroir de l’autre qui serait une sorte de bonne mère. De là à rajouter quelques symptômes de somatisation et en faire une hystérique, il n’y a qu’un léger pas. Ceci dit, reconnaissons lui une qualité : le génie de saisir ce qui manque à l’autre.

    Flora possède une tare autre. Elle manque de réflexivité, de conscience de soi. Le coupable, c’est l’autre. Personnalité sensitive ou paranoïaque pure et dure selon la gravité, elle est toujours exclue de ses conclusions. De toute ses forces elle se bouchera les oreilles pour ne jamais entendre qu’elle est reponsable/coupable de quelque chose. Toutefois; elle aussi à ses qualités : elle saisira très bien les points de croyance des autres, leurs failles, faute de voir la sienne. Malheureusement le dialogue avec ce genre de personnalité est difficile, voire impossible.

    • Matt dit :

      Le manque de définition de la notion d’ego dans mon textounet semble te gêner. C’est un raccourci bien pratique pour synthétiser l’ensemble de concepts que tu évoques, et j’estime que ce genre de synthèse, de par sa simplicité, constitue le meilleur moyen d’intérioriser la chose de manière à ce qu’elle puise être utile.

      Telle que tu la décris, Florette estime l’autre comme systématiquement plus important qu’elle. De là à parler d’un ego faible, tu m’accorderas qu’il n’y a pas trop loin.

      De même, Flora, que tu analyses comme refusant la possibilité d’un quelconque manquement de sa part est-elle aisément assimilable à une personne à l’ego surdimensionné, je pense. :)

      Merci pour le lien sur les personnalités sensitives, très intéressant ; néanmoins, lorsque je lis que si tu leur ajoutes la revendication, ils passent du côté des paranoïaques, j’en déduis que j’en connais, ce qui fait peur. :)

      • Raphaël dit :

        Si nous sommes d’accord sur les comportements, le prisme conceptuel me parait important dans la mesure où il oriente la manière de gérer ces « pathologies ». Flora n’a pas un égo surdimmensionné, au contraire, elle a une faille narcissique incroyable. J’adore cette citation de Jung « Le fanatisme est la surcompensation du doute. » Pour le dire autrement, c’est par peur de passer sous la pluie de balle pour l’égo que constitue la remise en question que Flora reste impermérable. C’est bien parce qu’elle manque de confiance en elle qu’elle doit se protéger.
        Ensuite, il y une autre catégorie qui elle a vraiment trop d’égo, enfant roi qui bien que plus enfants veulent continuer à être roi. Mais je dois avouer que je traine pas dans les gens assez aisés pour en connaitre de cette catégorie :D Quand à Florette, c’est difficile de gérer avec ce genre de personnes, puisque quand tu leur apprends un idéal, elles ne s’en servent que dans la mesure où elles pensent que ca correspond à ton désir … Autrement dit, la boucle boucle.

        • Matt dit :

          Ma présentation initiale commençait ainsi :

          « L’ego, étrange concept aussi indispensable que nuisible. Son excès et son manque ont des conséquences bien singulières. D’autant que parfois, celui-là se masque en celui-ci… »

          Il est bien évident que l’apitoiement sur soi (surtout lorsqu’on y attire les autres) est une attitude extrêmement narcissique, de même que l’affichage ostentatoire d’une prétention sans borne n’est qu’une pathétique protection contre un doute qu’on ne pourrait gérer.

          Mais il en est ainsi de la démarche analytique telle qu’elle fût mi analysée, mi initiée par Descartes : on découpe, on simplifie, on traite chaque bout, et on assemble.

          Bref, une fois les fondements de ce petit billet clairs, oui, on pourrait écrire la phase deux de l’analyse. :)

  2. Solal dit :

    Tiens, Flora me rappelle une connaissance commune.

  3. Je me suis d’ailleurs toujours demandé qui avait le plus de chances de réussir entre la Flora repentie qui comprend qu’elle n’est pas si supérieure à tout (parce qu’elle s’est pris une bonne claque souvent) ou la florette qui prend confiance parce qu’elle en a marre de se faire marcher dessus. Les deux personnalités qui en découle seraient similaires mais issues d’une histoire complètement différente…

    • Matt dit :

      Le problème de Flora est d’accepter de se remettre en question. Les claques, qui l’empêchent de rester immobile, l’emmènent dans 99% des cas dans la mauvaise direction, à savoir radicaliser sa position (pour ne pas admettre ses torts à ses propres yeux.) C’est pourquoi le cercle vicieux devient spirale.

      Le problème d’estime d’elle de Florette ont des racines souvent profondes qui remontent à l’enfance, et là encore, pour remettre ça d’équerre il faut accepter de descendre profondément en soi, de bosser (c’est dur, dans les deux cas), de remettre en question sa routine et ce qu’on tient pour certain dans le monde (voilà pourquoi les gens préfèrent rester « flemmardement malheureux »).

      Les deux ont à mon sens autant de chance de réussir si elles résolvent leur problème, ce qui est très, très dur, mais faisable. :)

  4. Piotr dit :

    (qwerty) Histoires sans morales ? Mmmh, j’aurai bien vu la seconde mettre a genou un homme assez beau, intelligent et riche qui, ebahit par tant de culot et de confiance en soi, aurait decide par pure altruisme de tenter de dompter la belle…

    • Matt dit :

      J’aurais eu plus de mal à exprimer ce que je voulais. D’où le concept de conte : on se centre sur l’essentiel.

       

      Promis, si j’écris un roman, ce sera moins simple… ;)

  5. Matt dit :

    @Raphaël : non, non, tu n’avais pas loupé la première phrase : lorsque j’ai décidé de faire une fable et non un article analytique, cette intro a naturellement sauté. :)

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