Les deux flots

Barque
Tant que ce n'est pas une galère...
Gisembert était adulte à présent. Il allait pouvoir embarquer sur sa propre pirogue et laisser ses parents voguer en paix sur leur fleuve. Lorsque le grand jour arrivât, ses géniteurs déposèrent notre héros sur un petit monticule au milieu du fleuve, qui formait un éphémère îlot à hauteur d’une bifurcation, et s’en furent suivre leur propre flot.

Sous l’effet de l’eau, l’îlot s’effritait, et il était clair que Gisembert ne pourrait pas rester immobile bien longtemps : il allait lui falloir rapidement prendre sa pirogue et commencer à voguer de manière autonome. Autonomie qui commencera par le choix d’un des côtés de la bifurcation.

C’est alors qu’il vît la barque, au ralenti, d’un vieil homme calme et impassible, ce genre de personne dont la vue du faciès suffit à elle seule à vous convaincre que la Sagesse en personne vient pour vous illuminer de sa clairvoyance(1). Notre ami le héla :

– Bonjour Monsieur !
– Bonjour, mon petit !
– Vous savez où je suis ?
– Sur un monticule de terre. Méfie-toi, il va disparaître dans l’eau.
– Oui, non mais d’accord, mais je parle du fleuve.
– Oui, oui, tu es bien sur un fleuve.

[*ù$^¤*/#à](2)

– Il va me falloir prendre la pirogue, mais je ne sais de quel côté partir.
– Dans la même direction que l’eau, toujours dans la même direction que l’eau.
– Pfff…. (Les vieux…) Je veux dire qu’il y a un embranchement, mais que j’ignore où chacun mène.
– A la Grande Chute, tous les deux. Il n’y a pas le choix.
– Une chute ? Le fleuve s’arrête ?
– Ah, ça, oui, quoi qu’il se passe, ça s’arrête.
– Mais à quelle distance ?
– Nul ne peut le dire. En revanche, je peux dire que tu tomberas à l’eau dans deux minutes.
– Mais s’il s’arrête, à quoi bon choisir ?
– Parce que c’est la balade qui compte.
– Pourquoi, les deux côtés ne font pas faire la même ?
– Ah bah non. Regarde celui de droite. Vois comme son eau est calme et paisible. Comme son lit est droit. Ce bras ne te ballotte pas, ne contient pas de rapides – ou presque pas, qui sait ? – ni de mauvaise surprise. En principe.
– Tiens, tant qu’à faire, ça me paraît le choix le plus sage, en effet.
– Non, petit, pas sage. Prudent. Ce n’est pas systématiquement la même chose…
– Hum… Comment s’appelle ce fleuve-ci ?
– Les traditions lui donnent plusieurs noms : « Sécurité », « Sérénité », « Paix »… Son nom officiel, néanmoins, est « Immobilisme ». Et normalement, tu peux y rester assis sans t’occuper de rien – ni voir quoi que ce soit – jusqu’à la Grande Chute (sauf imprévu.)
– Et l’autre fleuve ?

Flots rapides
Parfois, ça secoue…

– Celui-ci n’a jamais été nommé officiellement, car il comporte ensuite plus de ramifications qu’on ne peut en compter. Ce qui est sûr, c’est qu’il promène… Rapides, récifs, siphons… Certains rus qui en sont issus passent par de magnifiques endroits isolés et préservés, très calmes et lents, bordés de falaises verdoyantes, et zig-zaguent entre de petites grottes cachées. D’autres, en revanche, secouent jusqu’au bout.
– Mais… Peut-on gérer ces secousses ?
– Vindieu, faut savoir naviguer, mon gars, ça c’est sûr ! Sinon, tu retournes ta pirogue, et tu n’auras pas le temps de voir la Grande Chute, c’est moi qui te le dit ! Et pi, tu ne seras pas le premier.
– Ah… C’est gênant, ça…
– Ça dépend comment tu t’y prends, c’est sûr. Si tu ne présumes pas tout de suite de tes forces, tu as des chances d’apprendre au fur et à mesure.
– Des chances ?
– Oh, rien n’est garanti, tu sais. Nulle part, jamais.
– Ça va vachement mieux, merci…
– Plaisir, mon gars !

Nan mais il ne comprend rien, le Yoda ambulant, là…

Petit coin de paradis
... Parfois, ça se calme, et là, ça vaut le coup.

– En fait, ce côté, c’est un peu l’aventure ?
– « Aventure », « Folie », je te l’ai dit, il y a moult dénominations courantes mais aucune d’officielle.
– Mais il faut choisir maintenant ?
– Dans la mesure où tu n’as à présent plus d’îlot, oui, ça, ce serait « sage ».
– Je veux dire… On ne peut plus jamais passer de l’un à l’autre ?
– Ça dépend, mais en règle générale, plus tu progresses, plus les deux s’éloignent et rares sont les passages suffisamment peu accidentés pour que tu puisses te rendre de l’un à l’autre avec ta pirogue sur le dos. Mais certains l’ont fait…

L’attente ne lui était plus permise (l’indécision non plus, par la même occasion), en effet. Gisembert sauta dans son embarcation, se saisit du gouvernail et s’orienta, un peu au hasard, vers la gauche.

– Je tente le difficile ?
– Ce côté-ci remue, je te l’ai dit. Il y en a qui l’ont essayé et qui ont eu des problèmes. Ceci-dit, il est très rapide. Maintenant, c’est toi qui vois…(3)
– Merci, monsieur !
– Adieu petit ! Je ne sais pas si tu vas me remercier bien longtemps. Mais bonne balade !

Et Gisembert disparu.


(1) Oui, c’est toujours comme ça dans les histoires, un sage se pointe d’on ne sait où, on ne sait comment, il balance trois mots cryptiques au héros qui contiennent toute l’histoire qu’il a deviné par magie, et se casse. Mais de toute façon, le héros est toujours tellement crétin qu’il ne comprend la prévision du vioque que lorsqu’il a le nez sur l’événement…

(2) Dialogue intérieur, censuré mais qu’on devine tendu, de la part de Gisembert

(3) Vous ne voulez pas un lien Youtube, en plus ?

10 réflexions sur “Les deux flots”

  1. « Il y en a qui l’ont essayé et qui ont eu des problèmes. Ceci-dit, il est très rapide. Maintenant, c’est toi qui vois…(3) »
    C********et L******* :D

    metaphore de la vie… moi j ai choisi les rapides, mon monticule n’est pas encore tombe mais c’est la que je file… et toi Matt ? Quel bras du fleuve as eu ta preference ?

      1. Je suis un bon lecteur… mais quel est la difference entre un bon lecteur et un mauvais lecteur… bah c est simple, un mauvais lecteur, il voit un article interessant, paf, il le lit… un bon lecteur, il voit un lecteur interessant, il le lit… mais bon, c est un bon lecteur quoi ! ^^
        tu choisis la voie de Boudha alors ? Une petite question, comment-as tu ajoute le le panorama d image ou d article plutot, sur ton site, widget ou code ?
        J ai l impression d avoir pose cette question a tout le monde et d avoir une amnesie concernant chaque reponse :/

  2. Je pense que je serais plutôt marchand de pirogue ou de carte dans ce coin là… Et explorer chaque recoin du fleuve tumultueux, ça me plairait. Terminer la fin de ma vie au bord de la cascade, en applaudissant tous ceux qui arrivent jusque là.
    « Par où es-tu venu? »
    « Bah, je me suis un peu perdu au début puis je me suis laissé emporté par des rapides et ma pirogue a été brisée. Heureusement, une personne qui passait par là avait une meilleure embarcation mais surtout plus d’expérience et m’a repêché. Nous avons donc continué à deux. Nous avons eu des problèmes mais c’était beaucoup plus facile à résoudre avec mes idées nouvelles et son expérience »
     
    « Et toi, tu es venu par où? »
    « Par le fleuve calme. C’était assez morne mais en faisant un petit effort d’ingéniosité, on peu s’amuser et ramer pour aller plus vite, ou plus lentement. On voyageait en groupe, pour discuter de ce qu’on apprenait. Certains voulaient rejoindre le fleuve tumultueux et on leur criait de revenir dans le groupe car c’était la manière la plus sûre de voyager. Ceux qui ne revenaient pas, on ne les revoyais jamais… Il a sûrement du leur arriver quelque chose de grâve! »
     
    « Et toi? »
    « J’ai acheté un de vos plan… Et je ne regrette pas! »
     
    PS: Moi aussi je déteste les viocs qui croient tout savoir dans les histoires. Mais pire encore, c’est les gamins moralisateurs!

  3. Ping : Petite critique de l’immobilisme vu comme choix philosophique

  4. Bonjour Matt,

    Je suis une récente abonnée, et je lis avec plaisir tes écrits.

    Ton histoire « les deux flots » n’ invite à te laisser un commentaire, un petit pan de ma vision de la vie.

    Je ne crois pas au concept du « long fleuve tranquille » et de « l’immobilisme ».

    Sur le chemin qui semble « à priori » stable et serein, des aléas, des vagues, des grosses vagues (voire des tsunami) peuvent renverser la pirogue: la perte de son emploi, la perte d’un être cher, la maladie, etc.

    A l’inverse, un dauphin, une sirène, une multitude de petits et gros poissons peuvent nous accompagner sur ce chemin « à priori » stable et serein, parce que nous sommes plus réceptifs à notre environnement quand l’eau est calme. Alors démarrent des aventures qui secouent le coeur et l’esprit.

    Ainsi, je pense que rien n’est déterminé à l’avance.
    Et c’est surement mieux ainsi,

    1. Bonjour chère youpi :)

      Ravi de t’accueillir ! Certes, le fleuve n’est tranquille qu’au confluent, on ne peut pas savoir. Ce qui semble clair, c’est qu’il est plus large en moyenne, donc qu’il remue globalement moins. Après, une seule grosse pierre a déjà fait échouer bien des embarcations, malheureusement…

      Mais on a aussi le droit d’apprécier la possibilité de connecter le chemin paisible avec sa richesse intérieure, c’est même vivement recommandé ! La seule chose, c’est que c’est rarement ce qui motive ce choix : il est le plus souvent provoqué par la peur, c’est donc généralement un choix par défaut, par élimination, « négatif ». D’où mon billet. :)
      Matt a posté dernièrement Votre bonheur progresse-t-il en même temps que vous ?

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