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Le maton parfait

Prison

La prison la plus solide peut être construite par soi-même…

Hubert a toujours été un homme sérieux. Responsable. Conscient de ses obligations et désireux de ne pas décevoir. Le genre d’homme dont il faudrait que la société entière soit faite.

Il a rencontré Alice lorsqu’ils avaient tous les deux 17 ans. Ils se sont mariés 5 ans plus tard, un mariage d’amour et de respect mutuel. Hubert a alors bien compris ses responsabilités de chef de famille. Il est définitivement passé dans l’âge adulte en renonçant à ses chimères d’adolescent. Faire le tour du monde en vivotant de la vente de toiles qu’il aurait peintes aux quatre coins du monde, ce n’était probablement pas ce qu’Alice attendait de lui en tant que mari. Plutôt que de perdre sa femme et de faire mourir sa mère de chagrin, Hubert a embrassé une carrière de cadre dans un grand groupe industriel, solide, fiable, dans lequel il s’est investi à corps perdu.

Les résultats de la volonté et de la force de travail d’Hubert furent visibles tout au long de sa carrière. Collaborateur respecté par ses collègues, travailleur acharné – soir et week-ends lorsque certains gros dossiers le justifiaient – fort apprécié de ses supérieurs, ses augmentations furent régulières et accompagnèrent ses prises de responsabilités croissantes au sein du bureau. Jouissant d’un salaire relativement important, il s’est appliqué à offrir à Alice le confort et la sécurité qu’elle méritait. Il lui acheta une grande maison, l’équipa de riche et agréable manière, et ne perdait jamais une occasion de la gâter d’un bijou ou d’une attention.

Hubert respectait sa femme dans tous les domaines, des tâches ménagères soigneusement partagées à leur vie sexuelle très civilisée. Bien qu’il fantasma secrètement de la posséder de manière bestiale, voire – dans certains rêves fous – de la prendre en usant d’un mode de coït que l’église apostolique catholique et romaine réprouve au dernier stade, il l’a toujours traitée de la manière la plus douce, tendre et respectueuse dans ses étreintes – étreintes qui, c’est bien naturel dans un couple, se firent progressivement plus rares et moins passionnées.

Néanmoins, au fil des ans, cette vie pourtant parfaite laissa de plus en plus un arrière-gout amer dans la bouche d’Hubert. Sentir l’amour d’Alice s’user et son intérêt à son l’égard s’émousser résonnait en lui comme une injustice majeure. Il s’en ouvrait de plus en plus souvent à Marc, son seul ami véritable, avec qui il avait l’habitude de manger une pizza et boire une bière entre homme une fois par mois. Hubert, de plus en plus souvent, lui narrait tout ce qu’il avait fait pour Alice ; tout ce qu’il aurait aimé faire qu’elle l’avait empêché d’accomplir (à commencer par le fait de mener une vie de bohème et d’artiste en parcourant le monde) ; et après quelques bière, ce qu’il aimerait lui faire dans l’intimité et qu’elle ne risquait pas d’accepter, elle qui devenait de plus en plus froide et avec qui il n’avait de toute façon jamais expérimenté de grande fantaisie charnelle même de leur jeune temps.

Marc soutenait son ami lors de leur soirée mensuelle et rituelle. Il comprenait la prison dans laquelle elle avait enfermé Hubert. Ensemble, il refaisaient le passé et rêvaient à des vies alternatives. Hubert se remémorait le talent certain qu’il avait pour la peinture, et Marc lui disait qu’il aurait pu réussir à faire se faire connaitre à travers son art. Puis ils regardaient ensemble des photos de ces divers lieux exotiques dans lesquels Hubert aurait aimé vivre, au gré de ses humeurs.

Ces soirées réconfortait ponctuellement Hubert, qui n’était pas réellement malheureux mais qui devenait réellement aigri. En effet, sa vie était une sorte de prison, dont les barreaux étaient dorés – mais cela saurait-il remplacer le goût de la liberté ? Cela pouvait-il compenser la vie qu’on lui avait volé ? Cela avait-il la moindre chance de lui rendre ses années durant lesquelles il ne s’était pas plus exprimé dans son art que dans son lit aux côtés de sa femme ? Lui qui avait toujours été courageux et travailleur, il avait été bien mal récompensé de ses efforts. Après tout c e temps à se construire une prison pour le bien-être de sa femme et à en être lui-même le maton de crainte qu’elle ne se retrouve à devoir jouer ce rôle, il en serait presque venu à désirer que cette relation s’arrête – bien que son âme bonne et généreuse ne l’aurait jamais laisser abandonner Alice à son sort.

Le soir de leurs 27 ans de mariage, pourtant, Alice l’exhaussa. Elle lui rendit sa liberté. Et semblant ne réaliser en aucune manière tout ce que son existence avait imposé à Hubert de ne pas faire, prétendument lasse de la vie sans passion qu’elle menait, elle parti vivre avec un musicien de rock désargenté et macho, tatoué et percé, squatteur et débauché notoire pratiquant la sexualité de groupe et ayant fait commerce de photos de bondage pratiqué sur ses partenaires de stupre et de luxure.

Quinze ans après, Hubert ne comprend toujours pas comment cela est possible.

11 commentaires

  1. Flo Rahl dit :

    OK pour ton petit laïus, mais je pense que les personnes se trouvant concernés pourraient se demander, qu’est-ce qui, dans leur vie, peut leur donner un coup de pied au cul suffisant pour prendre un peu de recul ?
    Nous fonctionnons beaucoup par action/réaction, quand bien même nous aimons croire à notre libre arbitre absolu…

    Alors au lieu d’énoncer des lieux communs, t’aurais pas la possibilité d’aider un peu ? Pour t’aiguiller, tu pourras jeter un nouvel oeil à Fight Club. :-p

    Accessoirement, comment faut-il faire pour s’épargner l’apparition de la barre « inscrivez-vous à la newsletter… » ?

    • Matt dit :

      Poignardé par un être que l’on a accueilli comme rédacteur invité… Tttt… T’as du pot que je ne sois pas censeur, toi, tiens. :p

      Réponses à tes trois points :
      – Le coup de pied au cul est très simple à obtenir : qu’il viennent se faire coacher par moi. ;)
      – Des lieux communs, des lieux communs… Ça va finir par me souler, d’avoir cherché un lectorat de haut niveau. Lorsque je me balade sur les blogs de développement personnel, d’enrichissement, de webmarketing, etc., je trouve des palanquées d’articles de 100 mots maximum débitant des inanités ou des évidences mal écrites, dont les auteurs sont adulés par la foule, et qui vendent leur conseils généralement pourris. Moi qui cherche des gens de qualité dont je ne me fous pas, on me dit que quoi que j’écrive et quelles que soient les recherches que je mène pour écrire mes articles analytiques (dont cette historiettes ne fait pas partie, je te l’accorde) gratos, ce n’est jamais assez ? Eh bien, même réponse : je coache. Et pour toi, j’ajoute une bonne fessée bien méritée. :-p (NB : je connais Fight club aussi bien que toi, mon garçon. Et ce n’est pas nécessairement l’angle par lequel attaquer le problème exposé. Dans l’ordre, je commencerais ça par la communication…)
      – La newsletter : Eh bien tu cliques sur la flèche en bas à droite pour fermer la petite barre. Comme un grand.

      A bientôt,

      Matt
      Matt a posté dernièrement Le maton parfait

  2. Cécile dit :

    Très bon article. J’espère que Hubert n’en veut pas trop à Alice, car à mon avis il s’est enfermé dans sa prison tout seul. Ils n’ont jamais discuté de ce qu’ils voulaient faire de leur vie avant de se marier ?
    Peut-être qu’il nous faudrait un petit article sur comment communiquer efficacement avec son conjoint pour tous les handicapés de la com (dont je fais partie… pas toujours facile de faire part de ses rêves !).
    A+

    • Matt dit :

      Bonjour Cécile,

      Merci pour ton encouragement. :)
      Bien entendu, Hubert en veut énormément à Alice. Bien entendu, il s’est enfermé tout seul dans sa prison… Mais surtout, il se l’est construite lui même. D’où sa solidité absolue. Dans une situation ordinaire, personne se sera un meilleur maton pour lui-même que lui-même, ce qui est arrivé à Hubert – à qui Alice n’avait jamais demandé de « sacrifier sa vie ». Pire, elle n’appréciait pas tellement le résultat, d’où son départ. D’ailleurs, un compagnon, une compagne, un parent, etc. non épanoui(e), ça ne fait pas triper grand monde…

      Note que j’ai projeté ce problème essentiellement dans une histoire de vie de couple, mais que j’aurais pu le balancer dans un cercle amical, dans la vie professionnelle, dans la problématique de séduction, voire dans l’entrepreneuriat.

      A la demande générale, je me garde sous le coude de faire un article sur ce genre de bases de communications, orienté bien-être vis-à-vis de ses aspirations personnelles. :)

      A bientôt,

      Matt
      Matt a posté dernièrement Les petits galets – Chronique du livre

  3. Et je pense que l’heureux élu d’Alice était un chanteur d’ACDC?

    C’est bien ça? ;)

  4. Roland dit :

    J’ai bien peur que des Hubert(s), on en croise pas mal. Cette histoire m’en rappelle une vraie, mais la conclusion s’est heureusement avéré heureuse : un autodidacte passionné de théâtre, et qui avait d’abord fait carrière dans une grande banque française. Bien que dépourvu de diplôme, il a gravi les échelons, au point de gérer plusieurs agences.
    Mais en coulisses, son rêve restait toujours le théâtre et le spectacle, qu’il assouvissait par le biais d’une association (j’ai d’ailleurs participé à quelques spectacles, comme acteur amateur, au tout début du 21ème siècle).
    Puis, en 2003 (si je ne me gourre pas), il prend le risque calculé de sauter le pas : abandonnant une carrière encore prometteuse et un emploi stable alors qu’il a deux enfants à charge, il se consacre à son rêve, et créée son entreprises : spectacles de rue, entre autres. Qui s’avère un succès, et ladite entreprise existe toujours. Comme quoi, il n’est pas trop tard ^^.

  5. Archi dit :

    Bonjour,

    Le plus triste, c’est la fin. 15 ans après Hubert ne comprend toujours pas comment cela a pu arriver, comme si jamais il n’avait dépassé le stade « confidence/plainte » auprès de son meilleur ami. On dit souvent que parler de ses problèmes ça aide à « évacuer », mais je crois de toute mon âme que cela ne suffit pas à résoudre les dits problèmes. Il aurait pu profiter de ces moments entre amis où il n’est plus dans son « rôle » de « mari et père sécurisant et travailleur responsable » pour prendre du recul sans avoir le nez dans « la situation » (cela dépendait peut être aussi de son interlocuteur ?), peut être aurait il vu qu’il s’était lui même imposé des codes de conduites insatisfaisant pour lui, et même s’il avait engagé un dialogue avec son épouse pour leur couple et leur famille ?

    En tout cas je tenais à dire que des histoires comme celle là on a tendance à les accorder aux « anciennes générations » dont la culture ne privilégie pas spécialement la culture de soi, et pourtant, même en 2013, même si les magazines féminins (je parle en ma qualité de femme) sont bourrés de conseils « trendy » pour ‘ »oser dire non ! » ou encore « dynamiser sa sexualité » sans oublier « repartir de zéro dans son job », il y a toujours et encore ses « carcans » qui immobilise la personnalité et l’originalité qui veille en nous. Et parfois même ces fameux « conseils à la hype » deviennent même de véritables carcans, c’est une autre forme de diktat sous couvert « d’épanouissement » : toujours en référence avec les magazines féminins – dont j’ai arrêté la lecture – il faut avoir lu le kamasutra, il faut trouver son point G (sinon on sait pas jouir), il faut changer de métier quand ça ne va plus au boulot (même si son métier on l’aime, enfin ce que je veux dire c’est que je regrette le manque de nuances de ces articles qui attaquent des problèmes de fond !) et chaque conseil finit par être contredit dans un autre article ou le numéro qui suit… « On vous a pré-mâché le travail maintenant à vous de jouer »… si c’était aussi simple ça se saurait !
    Mais bon là je dévie du sujet je crois ! pardon !

    Allez bonne journée ! m’en vais lire un autre conte !

    Archi

  6. Matt dit :

    Bonjour Archi,

    En effet, « vider son sac » aide mais ne fait pas tout. Ce qu’il a manqué à Hubert à ce niveau, c’est la mise en perspective grâce à un autre point de vue, extérieur à lui-même et à sa manière de reconstruire la réalité. C’eut pu être le rôle de son ami… Mais pas nécessairement. Primo, parce qu’en tant qu’ami, on n’est pas toujours dans un rôle de « coach », et que ce n’est pas toujours ce qu’on nous demande. Secundo, parce qu’on prend souvent un risque à exposer certaines vérités (il vaut mieux ne le faire qu’avec des gens très proches), il faut donc qu’elle soit demandée – ne JAMAIS tenter de « sauver » quelqu’un malgré lui, sauf si la personne est vraiment très proche. Tertio, enfin, parce que tous les amis n’ont pas nécessairement les capacités de synthèse permettant de voir les choses différemment ! :)

    Mais si l’on sort des soirées pizza-bière, ce qu’il a – selon moi – le plus manqué à Hubert, c’est la communication. Il s’agit-là de l’archétype du mec qui se force à faire ce qu’il croît qu’on attend de lui (attitude déjà en elle-même discutable)… Alors qu’on ne lui a rien demandé ! Pire, En faisant son malheur pour faire le bonheur de sa femme, il l’a rendu malheureuse. Pourquoi ? Par absence total de dialogue. C’est pour appuyer ce manque de communication que je me suis amusé à introduire des notions cochonnes dans ce texte. La sexualité est le révélateur premier de la communication d’un couple. Ici, personne n’ose, et en prime, personne n’en parle. Leur vie sexuelle est donc ici (comme en général) le miroir de leur vie de couple : un désert de communication.

    Bref, là-dedans, personne ne connaît les aspirations de l’autre, ils n’ont donc aucun objectif ni rêve en commun, ils vivent la tête dans le guidon, côte à côte, comme des étrangers, finalement. La fin de l’histoire n’est qu’un dénouement logique à tout ça. :)

    Enfin, il est certain que la presse féminine n’a guère l’objectif – ni le potentiel – de rendre qui que ce soit plus heureux, je vois que nous avons le même avis à ce sujet ! :) Elle a peut-être même, en effet, établit certains diktat qui ont pu briser des couples sur la base d’exigences pouvant aller vers quelques excès, je suis tout à fait d’accord avec toi.

    Merci pour tes commentaires !

    Matt
    Matt a posté dernièrement Tous ensembles pour ne pas être comme tout le monde

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