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La grenouille parabolique

grenouille

Eh oui, une grenouille peut être parabolique…

Sophia était une jeune fille très volontaire. Elle savait ce qu’elle voulait dans la vie. Elle savait ce qu’elle ne voulait pas dans la vie. Elle savait ce que serait sa vie. Elle savait beaucoup de choses, en somme.

Intransigeance de la jeunesse, elle affichait un mépris ostentatoire envers les faibles et ratés de tous crins. Les sans domicile fixe se laissant aller et sombrant mollement dans le non-être et le vagabondage la révulsait. « Ils ne peuvent pas se battre, non ? Il suffit de se bouger les fesses, d’aller aux bains publics gratuits, de manger un repas chez les Restaus du Cœur et d’aller bosser chez McDo pour démarrer, de chercher à grimper, enfin, de ne pas se laisser vivre, quoi ! » aimait-elle expliquer à ses camarades de classe. Comment diable les alcooliques pouvaient-ils se laisser dominer par la boisson jusqu’à perdre le contrôle de leurs désirs ? Les gros s’étaient-ils diantre réveillés un beau matin en ayant pris trente kilos dans la nuit, en dormant, sans les voir venir ? N’avaient-ils pas assisté sans bouger au processus de leur propre dégradation comme on assiste, passif, à une intrigue mal ficelée d’un polar de série B dont on sait dès le début qu’à la fin, l’assassin sera emprisonné ? Son crétin d’oncle Henri, qui commençait à souffrir de quelques insuffisances respiratoires tout en continuant à fumer, n’avait-il aucune volonté ? Les gens n’avait guère que ce qu’ils méritaient.

Et elle aussi, lorsqu’elle serait adulte, aurait ce qu’elle méritait. Car elle ne lâcherait rien. Jamais. La volonté, c’était son rayon. À tout problème il existait une solution immédiate. Son personnage favori de fiction était le vieux professeur du film « Les Choriste » qui vociférait à chaque scène « Action ? Réaction ! » et dont le génie avait été de pouvoir résumer l’intégralité de sa philosophie de vie en seulement deux mots. Ah, lorsqu’elle serait grande, le monde allait voir !

Et ce moment vint, comme on pouvait s’y attendre. Sophia était devenu une bien belle jeune fille, à l’apparence soignée, comme on pouvait là-encore s’y attendre. Elle était élégante, à la ligne élancée et entretenue par un régime alimentaire très clair, des séances de sport à la régularité gravée dans le marbre et une hygiène générale de vie très saine. Féminine et distinguée, Sophia faisait tourner bien des têtes à l’Institut d’Études Politique de Paris (« Science Po » pour les intimes) dont elle était une des meilleures élèves, des plus sérieuses et des plus travailleuses. En dehors de ses études et de sa vie rangée, son cœur battait – allez savoir pourquoi – pour un étudiant de sa promo. Le dernier de la promo, pour être précis. Un fêtard n’arrivant en cours que l’après-midi, débraillé et jamais rasé, faisant preuve de la pointe d’arrogance que son origine bourgeoise lui conférait de droit et que la privation de subsides qu’avait opérée sur lui sa famille après son calamiteux redoublement de première année semblait ne pas avoir émoussé.

Sophia et Antoine – car c’est ainsi que se prénommait l’étrange élu de son cœur – formaient un couple dépareillé au possible. De l’implication estudiantine aux heures de sommeil, de la gestion de l’argent à la consommation d’alcool et autres substances plus ou moins réprouvées par la législation en vigueur, de la mise de leur tenues respectives à l’application pratique de la notion abstraite de fidélité, tout les opposait. Mais malgré les leçons permanentes que notre héroïne assénait au jeune dilettante, qu’il semblait d’ailleurs ne jamais entendre, elle finissait toujours par l’accueillir chez elle, et lui offrir gîte, couvert et plus car affinité.

Ses parents lui ayant coupé les vivres, Antoine passait de plus en plus de temps chez Sophia. Enfin, pour être précis, il y venait de plus en plus souvent – car en ce qui concernait le temps effectivement passé avec son hébergeuse, celui-ci avait plutôt tendance à diminuer. Mais il ne venait que rarement les mains vides. Il lui fallait en effet un endroit pour stocker de menus effets personnels, à présent que la pérennité de sa capacité à payer un loyer était compromise. Sophia ne réalisait pas à quel point il était aisé de remplir un appartement qui n’était pas le sien rien qu’en s’y prenant papier par papier, vêtement par vêtement, pour ainsi dire cure-dents par cure-dents. Elle ne le réalisa vaguement que le jour où Antoine acheva son installation en ménageant une place dans la salle de bain à sa plantation maison de chanvre médicinal et invita une dizaine d’amis pour fêter sa dernière récolte.

Évidemment, du fait de sa situation, Antoine avait parfois besoin d’emprunter de la menue monnaie à Sophia. Cette dernière n’était pas particulièrement enchantée par ce fait, mais pas non plus du genre à faire des histoire pour dix euros de temps en temps. Elle avait beaucoup trop de travail à la fac pour cela. Quand bien même les dix euros devinrent quotidiens. Quand bien même ils finirent, au bout de deux mois, par en devenir douze, puis quinze, puis vingt – l’inflation n’était-il pas un phénomène naturel ? Le premier euro coûte un peu, dans l’établissement d’un geste créant un précédent. Il a pour difficile tâche d’anesthésier le portefeuille pour ceux qui lui succèdent. Mais ensuite, l’habitude étant une seconde nature, la dynamique de couple ne s’en était pas spécialement ressentie. Vers la fin de l’année scolaire, Sophia avait pris l’habitude de donner deux billets de cent euros le lundi à son amoureux, qui était par là même expressément prié de faire l’intégralité de sa semaine avec – ce qui semblait réalisable, en théorie, pour quelqu’un qui ne payait pas de loyer et qui trouvait toujours un réfrigérateur copieusement garni sur son chemin. Mais Antoine combinait à son charme rebelle l’étourderie légère qui le rendait difficilement capable de gérer correctement les dépenses de la vie courante. Aussi arrivait-il qu’une rallonge fût nécessaire. Mais convenons-en, ceci demeurait relativement rare.

Le mois de septembre marqua une transition dans la vie scolaire du jeune homme. Pour être précis, il en marqua la fin. Le triplement de la première année n’étant pas de mise, il eut alors tout le loisir de monter des affaires et de se faire un réseau de gens intéressants afin de progresser dans la vie, soutenu qu’il était par notre héroïne.

Bien que d’un style quelque peu douteux, les « personnes intéressantes » autours desquelles gravitait Antoine était couramment ramenées par ce dernier au domicile « conjugal », à moins que le jeune homme ne décidât d’emmener Sophia les voir. Le but qui lui avait été clairement fixé était d’être aussi agréable que possible avec tout ce beau monde afin d’aider les projets de son amoureux.

Au fil du temps, le niveau de gentillesse exigé par Antoine – qui semblait dans le même temps mener un train de vie de plus en plus élevé, bien qu’il ne participât toujours pas aux dépenses du ménage – devint de plus en plus important. Jusqu’au soir où Antoine dû, suite à un mystérieux coup de téléphone, s’absenter durant l’un de ces rendez-vous, laissant Sophia avec deux de ses contacts d’affaire, après lui avoir fait la leçon sur l’importance de plaire à ces gens pour leur avenir.

C’est le soir où, deux heures plus tard, lorsque la jeune fille rentra chez elle, décoiffée et le rimmel coulant, elle commença à se sentir sale. Et triste. De cette tristesse lasse que l’on ne peut combler. Ces deux sentiments ne devaient plus la quitter.

Suite et fin au prochain épisode – assorti de l’explication du titre de cette historiette, pour ceux qui n’auraient pas devinée. 

22 commentaires

  1. Roland dit :

    La « princesse » apprend, à ses dépens, qu’il ne faut jamais être intransigeant(e). Celle qui conspuait les « ratés, gros cons et cie » semble bien loin… Espérons qu’elle va remonter la pente sur laquelle elle vient de dégringoler sans se rendre compte, malgré l’extrême lucidité dont elle se croyait dotée.
    La souffrance peut, soit rendre dégueulasse, soit rendre plus indulgent… qu’en sera-t-il pour elle ?

    « Les morts ont leurs artères. Seuls les vivants sont perdus. » (Clive Barker, Les Livres de Sang)

  2. Sylvain dit :

    Très bon :)

    Comme je te le disais chez moi : j’adore ta façon si particulière de raconter.

    On se croirait plongé dans la vie de cette Sophia et on aurait envie de lui ouvrir les yeux. C’est vrai quoi. Qu’elle est co***, sans déconner quand on dit que les…

    Hum… Tu vois je m’emballe, je suis tellement dedans que je peux pas m’empêcher de réagir :D :D :D

    Non sérieusement et franchement, sers nous la suite dès que tu peux, c’est un vrai régal de te lire ;)

    @++
    Sylvain

    PS : au fait, tu réponds pas à mon dernier mail ou quoi? ;)
    Sylvain a posté dernièrement J’ai besoin de TON AVIS ! [Petit sondage]

    • Matt dit :

      Coucou Sylvain,

      C’est toujours très motivant de lire tes encouragements ! La trame de la suite (et fin) était prête dès le début, mais quand j’ai vu que je n’en étais qu’à la moitié et que je dépassais déjà les 1500 mots, j’ai préféré vous les servir tout de suite que d’attendre encore deux semaines avant de publier.

      Des gens comme toi me donnent envie d’écrire des nouvelles sur Kindle (ce qui me permettra d’atteindre une fortune colossale, puisque à 0,99 € par livre, je dépasse le mégaeuro dès le 1 010 102ème livre vendu seulement). ;) ;) ;)

      Quant à ton dernier mail, dont je me souviens, et auquel je n’ai pas eu le temps de répondre suite à une semaine de folie et à un demi week-end pris par le W2C (je pense pondre un article express dans la journée à ce sujet – d’ailleurs, celui-ci, tu ne vas pas l’aimer, car j’ai rencontré en vrai plein de gens que tu ne dois pas porter dans ton coeur, et je les ai trouvé très sympathiques… :) ), figure-toi que lors d’une manipulation d’une main sur mon vélo de mon iPhone, un mail a été effacé par erreur (ça, je l’ai vu), mais que je ne savais pas lequel. Ca ne m’étais encore jamais arrivé, malgré le nombre affolant d’acrobaties routières que j’effectue tous les jours durant les 30 bornes aller-retour de mon trajet dodo-taf.

      Bref, même si je peux probablement y répondre de mémoire, voudrais-tu 1) me le renvoyer et 2) accepter mes excuses ?
      Matt a posté dernièrement Le bonheur, si je veux – 2 : pour vivre heureux, vivons cachés

  3. Sylvain dit :

    « j’ai préféré vous les servir tout de suite que d’attendre encore deux semaines avant de publier. »
    T’as raison, comme ça tu nous incites à revenir 18 fois par jour pour voir si t’as ENFIN décidé de publier la suite… Saligo va :D :D

    « Des gens comme toi me donnent envie d’écrire des nouvelles sur Kindle (ce qui me permettra d’atteindre une fortune colossale, puisque à 0,99 € par livre, je dépasse le mégaeuro dès le 1 010 102ème livre vendu seulement) »
    C’est un bon calcul :D :D :D On sent la fibre du business man :P
    En tous les cas, si tu publies un truc, t’auras déjà surement au moins 1 client ;)

    Sinon, sérieusement, tu voudrais être publié sur support papier ou c’est pas dans tes objectifs? Non je ne suis pas éditeur :)

    « (…) d’ailleurs, celui-ci, tu ne vas pas l’aimer, car j’ai rencontré en vrai plein de gens que tu ne dois pas porter dans ton coeur, et je les ai trouvé très sympathiques »
    Ah? Je ne porterais pas certaines personne dans mon coeur moi qui ne suis qu’amour?!!
    Sans blague, tu penses à qui? Parce que si tu fais référence aux petites salades que j’envoie un peu à tout le monde sur mon blog, il faut savoir que j’ai rien de particulier contre qui que ce soit sur le oueb. Certains m’amusent, d’autres m’agacent un peu c’est vrai mais ça va jamais bien loin :).

    Après tout, ce n’est que du blogging…

    J’ai hate de lire ton article à ce sujet et tu peux avoir les avis que tu veux sur qui tu veux, je vais pas me poignarder avec des saucisses de Toulouse pour si peu! ;) :D

    « Bref, même si je peux probablement y répondre de mémoire, voudrais-tu 1) me le renvoyer et 2) accepter mes excuses ? »
    1/ Je te le renvoie tout de suite.
    2/ Des excuses?! Pour quoi? Non, le jour où je me prendrai le chou pour si peu, c’est que ça ira vraiment mal dans ma tête… et dans ma vie. :D :D

    Ya aucun soucis l’@mi ;)

    Bonne fin de journée cordiale pleine de sincèreries amicales
    Sylvain
    Sylvain a posté dernièrement On ne dit pas « Un collier de perles » mais « Une suite de ONDP »

    • Matt dit :

      « T’as raison, comme ça tu nous incites à revenir 18 fois par jour pour voir si t’as ENFIN décidé de publier la suite… Saligo va  »

      Teasing, always teasing… ;)

      « En tous les cas, si tu publies un truc, t’auras déjà surement au moins 1 client  » : deal made ! Pour te répondre, j’aime écrire, donc publier des livres, ce serait n accomplissement personnel dont je serais très fier. Et puis, avoir des gens qui sortent leur CB, même pour, disons 1,99€ sur Kindle, c’est vachement plus valorisant vis-à-vis du travail accompli que de mettre des écrits sur un blog en se demandant si les gens aiment ou s’en tapent. Donc oui, je pense sérieusement que je vais écrire des livres, des nouvelles, des… Whatever. :)

      En ce qui concerne mon article, il est en ligne. :)

      Quant au mail, je m’en occupe.

      A très bientôt, mon ami !

  4. Laurent dit :

    Moi, j’aimerai bien connaitre la fin parce que je ne vois pas où vous voulez en venir ! :)

    • Matt dit :

      Entendu, à présent que j’ai mené ma petite réflexion qui a pris la forme de vœux pour cette année, je suis prêt à réalimenter ce blog. Je vais charger la mitraillette : j’ai déjà 3 interviews à vous proposer, et puis il faut que j’écrive une pile de chroniques… Ainsi que des historiettes, à commencer par la suite et fin de celle-ci ! Espérons que je me souvienne de tout ce que je voulais y mettre… ;)
      Matt a posté dernièrement Voeux et projets : bonne année 2013

  5. Archi dit :

    Bonjour Matt,
    Je ne vais pas faire dans l’originalité : j’ai hâte de savoir la suite après une fin si triste !
    Je pense que l’expression (enfin!) de ces deux sentiments est déjà peut être un début de prise de conscience d’un malaise dans sa vie. Mais comment Sophia va-t-elle donner suite à cela ? Mystère !

    Elle qui a/avait tant de principes sur lesquels elle pensait pouvoir assurément se reposer pour construire une vie, je pense qu’elle va vite découvrir que les principes de jeunesse se heurtent beaucoup à la réalité de la vie, et peut être aussi qu’une vie se vit et ne se prévoit pas totalement, que les principes ne nous définissent pas forcément, qu’entre la théorie (aussi honorable qu’elle puisse être) et la pratique il y a des décalages.
    J’en reviens donc à ma question : Mais comment Sophia va-t-elle donner suite à cela ?

    J’ai encore plus hâte maintenant !

    (oui je sais vous avez des choses à faire, aussi n’y voyez pas une critique, ni pression, que ce blog reste agréable pour vous c’est essentiel, je préfère que la suite de cette histoire corresponde vraiment à ce que vous voulez et si une des conditions est l’attente alors j’attend ! )

    Bonne journée !

    Archi

    • Matt dit :

      Oui, bon, c’est vrai, vous avez raison, il faut que j’écrive ça, au temps pour moi. :)

      Mais je ne sais pas à quel point tout cela va vous plaire… Merci en tout cas pour ces encouragements concernant mes écrits. A ce train, je vais finir par écrire plus de fictions que d’analyses, car cela semble plus plaire ! Et je ne souhaite que le bonheur de mes lecteurs…

      Bonne soirée, et à très bientôt pour la suite
      Matt a posté dernièrement Tous ensembles pour ne pas être comme tout le monde

  6. Matt dit :

    Vous avez raison, j’avais tardé. Je viens de vous écrire la suite. Finalement, je l’ai découpée en deux autres épisodes (soit trois au total), histoire de garder des posts d’une taille raisonnable. Mais ce coup-ci, les deux sont écrits en même temps, il n’y aura pas pour le 3 le même temps d’attente que pour le 2. ;)
    C’est ici
    Matt a posté dernièrement La grenouille parabolique 2 : inéluctable est la chute des corps

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