Fin

La grenouille parabolique 3 et fin : là où les athéniens s’éteignirent

Fin

 

Ceci est la fin de notre histoire démarrée par cette première partie et poursuivie dans la seconde partie.

Alors qu’elle n’était plus séparée du vide, auquel elle aspirait tant, que par un seul pas, Sophia entendu héler dans son dos. Elle tourna la tête. Il s’agissait d’un vieil homme, qui lui suggérait de considérer de retarder quelque peu le pas qu’elle s’apprêtait à effectuer.

Soit, elle n’était pas pressée à ce point, et cet homme semblait inexplicablement être capable de la toucher au travers de la carapace de solitude qu’elle sentait la ceindre alors même qu’elle pouvait être tant entourée, parfois, par les relations d’affaire d’Antoine. Elle enjamba donc le garde-corps dans l’autre sens pour discuter un peu avec le senior.

Sophia n’aimait pas particulièrement les vieux. Certains étaient eux-mêmes un reflet du néant, comme elle. D’autres semblaient tirer de la longueur de leur vie inutile le doit de jeter aux gens les leçons moralisatrices qu’ils tiraient de leur piètre existence. Ceux-ci étaient un peu le reflet de ce que représentait la fière Sophia quelques années auparavant.

Celui qui lui faisait à présent face avait un regard doux, néanmoins. Sur sa sollicitation, elle lui raconta, de manière synthétique, les divers éléments de la présente narration.

– Au final, je ne comprends pas bien comment j’en suis arrivée à perdre complètement le contrôle de tout. Ma vie est si différente de ce qu’elle était il y a tout juste un an… Je ne comprends pas, je n’ai rien changé de majeur.

Elle énonçait tout ceci avec calme et lassitude, distance même, comme s’il s’était agit de quelqu’un d’autre.

– Mademoiselle, connaissez-vous la parabole de la grenouille ?

Elle admit sans effort que non.

– Il s’agit là d’une expérience dont je n’ai jamais trouvé les sources, et dont de toute manière je réprouve fortement la réalisation. Prenons-la donc comme une parabole. Mettons une casserole sur le feu, et lorsque l’eau commence à en être bien chaude, jetons-y une grenouille. Cette pauvre petite bête sort alors immédiatement de l’eau et fuit la cruelle brûlure.
– Vous ne réussissez pas à me surprendre, répondit mollement Sophia
– Certes. Imaginons à présent que vous mettiez la grenouille – animal à sang froid – dans l’eau froide de la casserole. Elle s’y sent bien. Puis vous la mettez à chauffer à feu très doux. La température de l’eau monte lentement. Sans à-coup. Sans qu’on franchisse brutalement un seuil d’alerte. Au fur et à mesure, le mal-être et la faiblesse gagne cette petite bête, sans même qu’elle soit encore à même d’identifier la température de l’eau comme facteur de son malheur. Lorsque l’eau devient vraiment chaude, elle est trop faible pour pouvoir s’extraire d’elle-même de son bain de cuisson. Elle meurt alors cuite dans une eau dont elle n’a jamais été prisonnière.

Le vieux marqua une pause, puis repris.

– Il n’y a pas eu de rupture dans votre vie. Votre petit ami s’y est installé objet par objet. Vous vous êtes mise à le supporter financièrement de manière très progressive. Il vous a demandé de l’aider de manière tout aussi graduelle. N’ayant pas de point de repère fixe dans vos valeurs, votre jugement s’est lentement modifié au gré des événements. Sans recul, vu de l’intérieur, la mémoire n’est que rarement capable de proposer un contraste très précis entre une ancienne situation et une nouvelle. Vous avez été jusqu’ici la grenouille.

Le vieux laissa ses mots atteindre l’esprit intelligent mais détaché de la jeune fille. Au bout de quelques instants, ce fût elle qui reprit.

– Jusqu’ici ?
– Oui, car vous pouvez vous en sortir.
– Je pensais que la grenouille était trop épuisée pour quitter sa casserole ?
– Par elle-même, mademoiselle, par elle-même. Ce genre de problème est si simple à régler à l’aide d’un regard extérieur…

Il lui tendit une carte de visite, intitulée « ACDC Mentorat », au dos de laquelle figurait son numéro de téléphone.

– N’ayez crainte, il s’agit-là de mon numéro personnel, je ne cherche pas à vous vendre quoi que ce soit. Rentrez chez vous, reposez-vous et appelez-moi demain.

Sophia acquiesça et s’écarta de la rambarde. Alors que le vieux s’éloignait, elle resta longuement immobile, à contempler la carte qu’il lui avait laissée. Ce qu’il lui avait dit faisait sens, évidemment. Mais elle se sentait si vide d’énergie et de désirs. Petite fourmi, les bras lui en tombait rien qu’en pensant à la montagne qu’il lui faudrait abattre pour reconquérir sa vie. Sans envie, sans énergie, elle ne se sentait d’affinité qu’avec cette rivière, qui s’acheminait si lentement vers son destin de manière inexorable. Elle s’approcha à nouveau de la balustrade, et l’enjamba.

Puis elle sauta.

30 réflexions sur “La grenouille parabolique 3 et fin : là où les athéniens s’éteignirent”

  1. Je m’attendais à un intervenant avant le plongeon de Sophia: soit un byker moustachu genre Village People, soit un vieux Sage. J’ai eu bon.
    Par contre, son suicide m’a surpris.

    1. Justement : dans la mesure où une intervention était évidente à la fin du 2, si en plus, elle était reparti du bon pied après cette petite discussion, il n’y aurait plus eu d’élément de surprise, seulement un conte un peu gnan gnan type développement personnel.

      Comme je l’écrivais en commentaire dans le 2 : à un moment, n’avoir que des histoires où tout se rattrape in extremis, ça ne sonne plus comme des avertissements (ni comme la réalité, d’ailleurs…)

      Espérons que je ne vais pas perdre la moitié de mes lecteurs de contes sur ce coup-là. Je promets de mieux traiter mes prochains héros ! :) :) :)
      Matt a posté dernièrement Quelque chose qui cloche… pied

  2. Je n’ai rien contre les fins malheureuses, et là, elle était bien partie pour. Mais comme disait Gérard Jugnot dans la pièce de théâtre « le père noël est une ordure », « quand vous vous collerez le pistolet sur la tempe, vous allez vite reprendre goût à la vie ! » (il s’est gouré d’ailleurs) ^^

  3. Et bien je viens de lire les 3 parties de la grenouille. On sent que c’est fait pour redonner la pêche et un coup de fouet au moral ;)

    En tout cas toujours aussi agréable et j’ai pas vu la longueur. D’un autre coté, quand c’est écrit en français correct, c’est toujours mieux ^^

    1. Merci beaucoup ! Oui, en effet, en général j’écris pour pousser les lecteurs à vivre pleinement leur vie. :) Même si certaines personnes prendront la fin de cette histoire au premier degré comme démotivante, alors que le but est exactement inverse.

      Je suis ravi que tu aimes mon écriture ! :) A bientôt pour un nouveau conte
      Matt a posté dernièrement Argent : l’étalon temps

  4. Ahhhhhh salut Matt,

    Que voilà une bonne nouvelle : la fin tant attendue (et presqu’inespérée) de la fameuse grenouille parabolique (et vice et versa).

    J’en aurais presque pleuré. pas plus tard que ce matin, les anciens accoudés au comptoir du bar de mon village se rappelaient avec nostalgie le premier volet de cette trépidante historiette publié en 1958.

    La voilà maintenant terminée et de fort belle manière. Bravo Matt.
    Je me suis régalé.

    @ très ++
    Sylvain

    PS : Matt, par pitié, fais quelque chose pour cette erreur 404 qui fait que tes pages mettent plus de 40 secondes à se charger. Je sais bien que quand on aime on ne compte pas mais j’aimerais ne pas être obligé de poser une semaine de congés à chaque fois que je veux lire 2-3 billets sur ton excellent blog ;)

    Tiens voilà ce qui coince : http://www.acide-ici.fr/wp-content/themes/editor/images/
    Sylvain a posté dernièrement Les 65 nouveaux mots de l’Internet (+1 Bonus) – Proposition à l’Académie Française

    1. Ouais, bon, j’ai pas non plus TANT trainé que ça, hein… :p

      Je suis heureux que cette fin te plaise. C’est vrai que c’est fun d’écrire des historiette. Dans la foulée, j’en avais publié une nouvelle, d’ailleurs.

      Merci pour le compliment, sinon ! Pour répondre à ta juste récrimination, je viens d’essayer d’optimiser un poil le temps de chargement. Tu peux me dire si ça s’est amélioré de ton côté ?
      Matt a posté dernièrement Quelque chose qui cloche… pied

  5. Re,

    Mouais, disons que ça va mieux.

    La 404 est réparée, ça fait du bien à l’expérience utilisateur et à la façon dont le dieu google doit voir ton blog maintenant :)

    Après, on est quand même à 15 secondes de temps de chargement. Donc faut pas s’arrêter en si bon chemin.

    Va faire un tour sur Gtmetrix, tu trouveras pleins de tuyauteries bien utiles à quiconque souhaite améliorer la vitesse de chargement de son site.

    Bonne couragerie,

    Si t’as besoin de coaching sur la question (léger toutefois vu mon piètre niveau), je suis là :P

    Sylvain
    Sylvain a posté dernièrement Mavenhosting, l’hébergement web de qualité

  6. Ben disons que c’est ce que me donne gtmetrix… Après je viens de retester et c’est vrai que c’est le jour et la nuit par rapport a hier.

    Essaie redimensionner les images si tu sais faire, ca peut pas faire de mal non plus :)

    Bonne soiree cordiale ;)
    Sylvain

    1. Bon, OK, j’ai fait des tests dans tous les sens, et je craque, ça va rester comme ça pour l’heure. W3 total cache améliore nettement mes résultats (je l’avais désactivé) sous GTMetrix… Mais ce n’est pas du tout ce que je vois en vrai !! En plus, il me fait planter le Google +1 de ma barre flottante.

      Quant à smush.it, il refuse à présent de fonctionner (alors que ça marchait dans le temps).

      Sinon, GTMetrix gueule pour les images, car en effet, j’avais des plugins qui me foutaient en l’air les insertions d’images et de lien sous WP, j’ai donc plein d’articles dans lesquels tout a été codé à la main. Si je trouve une méthode aisée de spécifier les tailles d’images dans ces articles (même un par un, image par image… Mais au clic souris !), ça me va, mais s’il faut que j’aille « mesurer » chaque image et que je mette les dimensions à la main, ça va me les briser menu.

      Si tu as des solutions, je suis preneur.
      Matt a posté dernièrement Argent : l’étalon temps

  7. Cette parabole de la grenouille plongée dans l’eau bouillante me fait penser à un autre phénomène : dans un reportage, ils montraient plusieurs gagnants du loto (encore à l’époque du franc). Du jour au lendemain, ces gars-là se retrouvent millionnaires, ils sont brutalement au sommet d’une montagne de fric.
    Et ça leur brûle les doigts (comme la grenouille)… Deux ans après tout au plus, certains gagnants ont tout claqué : voyages, cadeaux, fiestas.

    1. C’est une position intéressante, même si ce n’es pas comme ça que je verrais la chose.

      Comme il est dit dans The Millionaire Fastlane : plus d’argent n’est pas la solution à un problème de gestion d’argent. On en revient un peu à « donne un poisson à un homme, tu le nourriras un jour, apprends-lui à pêcher, tu le nourriras toute sa vie ». L’argent, comme ça, brut, n’est qu’un outil. Et s’ils n’ont pas su l’acquérir, il y a de fortes chances qu’ils ne sachent pas l’utiliser (car c’est un peu la même chose). Or un outil qu’on ne sait pas utiliser, ça ne fait pas de miracle. Donne-moi un bloc de marbre et le set complet des outils du sculpteur, tu ne vas pas être déçu… ;)

      Bref, je ne vois pas ton exemple comme un problème de progressivité, mais de démarche et de connaissances.

      Mais ce n’est que mon avis. :)
      Matt a posté dernièrement Et si on se rencontrait ?

  8. « L’argent, comme ça, brut, n’est qu’un outil. Et s’ils n’ont pas su l’acquérir, il y a de fortes chances qu’ils ne sachent pas l’utiliser » Voilà, tu as su dire ce que je voulais dire !

  9. Ah mais non, mais non, il faut qu’elle combatte.
    Moi j’avais cru un instant qu’elle pourrait finir encore plus bas, exploitée par une secte, envoyée quelque part en Tchétchénie :)

  10. J’ai une idée : en s’inspirant un poil de  »l’échelle de Jacob », on pourrait faire qu’après son séjour dans l’eau et qu’elle ait craché trois bulles, elle se réveille brutalement : toutes ces semaines/mois de descente aux enfers n’étaient en fait qu’un très très mauvais trip hyper-réaliste.
    Dû à sa première défonce sévère. Ce qui lui permet de foutre dehors son parasite de copain et de se refaire une santé, et de rectifier le tir, puisque tout ça était un foutu cauchemar d’alarme. Genre  »l’Associé du Diable » aussi.

     »L’Echelle de Jacob » est un film d’Adrian Lyne qui n’a pas eu le succès commercial mérité, une façon de traiter la mort assez originale, bien que différente de  »6ème Sens ».

    1. Jacob’s Ladder, excellente référence ! Devil’s Advocate aussi. Dans le genre sous-réalité, il y en a pas mal (ficelle couramment utilisée dans les dessins animés ou les séries à deux balles, lorsque le héros va se coucher, puis est réveillé par un truc, tout déconne, et à la fin, on apprend qu’il rêvait en fait, alors que ça fait 25 minutes qu’on l’avait compris, et comme ça repart au début, le héros prend cette fois la bonne décision), mais qui ne repartent pas nécessairement au début. Par exemple, le divin Vanilla Sky est immanquable. Si on va dans les réalités imbriquées, il est dur de manquer l’excellent Inception, ainsi que le spécial ExistenZ. En peu connu mais tout de même très sympathique petit budget, The Thirteenth Floor (« Passé Virtuel » en français) mérite d’être vu. Mais le thème a été traité avant. Enfin, on s’éloigne du sujet (est-ce que quelqu’un a remarqué que j’ai omis de parler de Matrix ? ;) )

      En tout cas, ta suggestion d’épisode supplémentaire pour la grenouille parabolique est excellente ! :)
      Matt a posté dernièrement Quelque chose qui cloche… pied

      1. « En tout cas, ta suggestion d’épisode supplémentaire pour la grenouille parabolique est excellente ! :)  » C’est vrai :)

        Toujours dans le « hors-sujet », les BD de Winsor McCay : Little Nemo in Slumberland, où il exploite les infinies possibilités du rêve.
        On en a commis un film d’animation, mais comme au lieu de respecter le graphisme d’origine, ils l’ont cartoonisé (Nemo méconnaissable), ça m’a coupé l’envie d’aller le voir. C’est quoi cette manie de tout « moderniser » ??

        1. Little Nemo in Slumberland : excellent ! Je ne connaissais pas, je viens de le découvrir ici (encore que je me demande s’il n’y aurait pas eu un Google Doodle sur son auteur). Merci pour cette découverte !

          On s’éloigne, mais dans l’exploration d’un monde tellement onirique qu’il en choque mon sens logique à chaque case (j’aurais eu du mal à écrire ces œuvres), il y a le poétique et déjanté Philémon, de Fred. Je ne connais pas grand chose d’aussi barré qui réussisse à garder intacte sa poésie.

          « « En tout cas, ta suggestion d’épisode supplémentaire pour la grenouille parabolique est excellente ! :) » C’est vrai :)  » : ces auteurs de BD, tous les mêmes ! :)

          1. On a ouvert un topic dans le topic ! @ propos de Fred, Philémon est un bijou d’humour et de poésie, faudra que j’achète la collection complète.
            Quand à la logique, le monde ne l’est pas tant que ça, et les humains encore moins (suffit d’ouvrir un livre d’histoire, rubrique « guerres »).

            ah, si tu veux lire du « barré », je te recommande vivement Serge Brussolo, un genre à lui tout seul. Par exemple, tu peux commencer ta cure avec « Au delà du mur des ténèbres » : http://www.amazon.fr/De-lautre-c%C3%B4t%C3%A9-mur-t%C3%A9n%C3%A8bres–/dp/2265049832/ref=sr_1_fkmr0_1?ie=UTF8&qid=1366115742&sr=8-1-fkmr0&keywords=au+del%C3%A0+du+mur+des+t%C3%A9n%C3%A8bres+brussolo
            C’est le premier bouquin que j’ai lu de lui (emprunté à la bibliothèque), je l’ai retrouvé récemment (sur amazon), et j’en ai lu un bon paquet d’autres. Enfin de la science-fiction vraiment barrée !

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