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La goutte d’eau qui vida le vase

goutte

Mayeul était un ange fraîchement émoulu de l’AFAT (l’Académie de Formation des Anges Territoriaux). Il commençait ses tournées d’inspection du globe sous le tutorat de l’expérimenté Eloan, qui connaissait le monde comme sa poche. Durant son premier mois de patrouille, Mayeul avait énormément appris. Il comprenait à présent assez bien un certain nombre d’environnements. Mais rien ne l’avait préparé à ce qu’il allait découvrir en survolant une plaine relativement proche d’un océan.

– Quel est cet endroit effroyable, Eloan ? Je n’ai jamais rien vu d’aussi mort…
– Il s’agit du désert.
– Le désert ?
– Oui, c’est un endroit totalement dépourvu d’eau, et donc de vie.
– mais ce lieu est empli de sable… Il a dû connaître l’eau en abondance, par le passé, non ?
– En effet, cet endroit était intégralement recouvert d’eau, il y a bien longtemps.
– Que s’est-il passé ?
– La mort, en ce temps-là, était vagabonde. Alors elle voulu posséder son territoire.
– Mais comment s’y est-elle prise pour chasser toute l’eau de ce lieu qui grouillait de vie ? Elle n’a pas ce pouvoir, ni surtout cette puissance.
– En effet, elle n’a pas la puissance nécessaire pour chasser ces millions de tonnes d’eau porteuse de vie, tu as raison.

Mayeul resta silencieux quelques instant, essayant de se figurer la scène sans réussir à lui construire un scénario cohérent. Puis il reprit.

– Dans ce cas, Eloan, explique-moi ce qu’il s’est passé ici.
– C’est très simple. Comme tu l’as fait très justement remarquer, la mort n’a pas la puissance de repousser des millions de tonnes d’eau. Alors elle s’est adressée à une seule de ces gouttes.
– Comment cela ?
– Eh bien, elle s’en est approché. C’était une goutte, une simple goutte comme il y en avait des milliards de milliards, et rien ne la distinguait des autres gouttes. Elle lui a demandé quelle était sa vie. La petite goutte admis que cette dernière n’était pas aisée, que faire partie du système principal assurant la vie et la prospérité de la région était une lourde responsabilité et nécessitait un travail fort important autant que constant.
– Et ?
– Et la mort lui conseilla de partir loin, se reposer, de quitter cette vie et ses obligations. Elle lui suggéra de laisser les autres gouttes assurer cette tâche. Elles étaient bien assez nombreuses comme cela, la vie de cette région ne s’appuyaient pas sur sa simple existence ! Alors la petite goutte, frappée par l’évidence de la sagesse qu’on venait de lui souffler, décida qu’elle avait accompli bien assez de labeur comme cela, et réalisant, à juste titre, qu’elle n’était qu’une goutte d’eau dans la mer, elle s’en fût, vers une vie plus douce.

Observant qu’Eloan semblait avoir fini son histoire, Mayeul se demanda un bref moment s’il n’était pas en train de subir quelque bizuthage angélique qui lui aurait été épargné jusqu’alors. Il ne voyait pas du tout où cette histoire menait, ni en quoi elle pouvait bien justifier la présence de ce désert.

– Mais que c’est-il donc passé ensuite ?
– C’est très simple. Lorsqu’elles virent la petite goutte partir et abandonner sa tâche, somme toute insignifiante malgré la grandeur du dessein global à laquelle elle prenait part, toutes les autres gouttes ont estimé que la goutte précurseur avait raison. Chaque goutte étant plus ou moins identique aux autres, elles se sont toutes dit que leur rôle était insignifiant et que leur départ ne ferait aucune différence. Le raisonnement s’étant généralisé, elles sont toutes parties en même temps.

Mayeul demeura un long moment silencieux. Il réalisa toute l’intelligence de la manœuvre, et toute son ampleur, durant la fin de sa tournée d’inspection. Oui, la mort avait très subtilement manipulé un système entier en distillant une simple idée à ses composants, tous identiques. Mayeul réalisa qu’il lui restait encore beaucoup à apprendre du monde, et que son diplôme de l’AFAT constituait plus un début qu’une fin…

11 commentaires

  1. stephane dit :

    Les personnes ne sont pas des gouttes d’eau et c’est le genre d’histoire qu’une personne égocentrique et manipulatrice va servir à une personne qui veut arrêter de se sacrifier pour lui….
    Les métaphores que l’on utilise dans le développement personnel ne sont toutes pertinentes…
    Stephane

    • Matt dit :

      Bonjour Stéphane, et merci beaucoup pour ce commentaire. Je sens que cette histoire ne t’a guère plu… :)

      Plusieurs réponses. Tout d’abord, ceci n’est pas un blog de développement personnel. Je préfère les réflexion un peu fines au conseils à l’emporte-pièce que l’on trouve dans les rayons idoines de la FNAC (j’espérais que cela se vît sur ce site…).

      Ensuite, je comprends tout à fait l’angle sous lequel tu as lu cette petite histoire, car j’y ai moi-même pensé avant de la publier. Tu as plusieurs manières de voir la chose. L’une d’entre elles, que tu as choisi, est d’exprimer le fait qu’on doive se sacrifier pour je ne sais quelle tâche ayant un rôle social et servant la collectivité en nous déservant nous-même. Si tu es lecteur de ce blog, j’imagine que tu ne m’as pas prêté cette intention. Ce que je voulais exprimer était autre, et je n’avais pas prévu de le sous-titrer, aussi vais-je m’en abstenir pour l’heure, car je serais curieux de voir si d’autres lecteurs seraient amené à effectuer une lecture encore différente de cette très courte fable.

      Mais je me demande aussi si tu ne serais pas gêné par, comme tu l’exprimes, le rapprochement que je fais entre les humains et les gouttes d’eau. On peut choisir de regarder ce qui singularise les personnes (ce que je prône abondamment dans ce blog), mais ce n’est qu’un choix. Sous un autre angle d’examen, il me semble patent que nous nous ressemblons tous sur un nombre extrêmement important de caractéristiques. Le fait que cette observation froisse l’ego de tout un chacun (qui aime à se croire unique dans l’Univers, irremplaçable, et, pour tout dire, une merveille – tiens, en voilà une caractéristique commune à tout le monde ! ;) ) ne retire rien à sa véracité.

      Bref, j’espère que tu aimeras plus mon prochain article ! :)

      A bientôt
      Matt a posté dernièrement Argent : l’étalon temps

      • Roland dit :

        La métaphore des gouttes d’eau n’est pas si mal que ça : certains dictateurs célèbres (notamment un moustachu, dans les années 1930-40) ont réussi à entrainer des foules massives, tel un gros fleuve tumultueux, dans le gouffre.
        En racontant les pires âneries imaginables, et en utilisant la violence aussi.

        Evidemment, les « gouttes d’eau » ne se laissent pas toutes entrainer, certaines sont plus denses. Des gouttes d’eau très salées, quoi.

      • stephane dit :

        Désolé du retard à répondre… trop d’occupations et de boulot….
        Bien sûr qu’il y a plusieurs façons de l’interpréter… Après, qu’elle est la première interprétation évidente qui va sauter aux yeux de la personne qui va la lire?

        Surtout qu’elle risque d’être à moitié hypnotisée par le simple fait de te lire ;-)

        Tu le soulignes toi-même : « Ensuite, je comprends tout à fait l’angle sous lequel tu as lu cette petite histoire, car j’y ai moi-même pensé avant de la publier ».

        C’est l’impact sur le lecteur qui me gêne plus que tout…. Après, il se peut que je sois sensibilisé à cette interprétation en raison du grand nombre de personnes qui se sacrifient et qui vont mal, que je reçois 5 jours sur 7 en thérapie par l’hypnose…

        Par ailleurs, je souscris tout à fait à : « il me semble patent que nous nous ressemblons tous sur un nombre extrêmement important de caractéristiques. Le fait que cette observation froisse l’ego de tout un chacun (qui aime à se croire unique dans l’Univers, irremplaçable, et, pour tout dire, une merveille – tiens, en voilà une caractéristique commune à tout le monde ! »
        A+
        Stephane

  2. Cecile dit :

    En même temps, elle s’est fait avoir la petite goutte : sans doute sans le vouloir, elle a détruit tout un éco-système parce qu’elle a écouté une personne malfaisante qui lui faisait miroiter une vie plus douce et plus facile…

    Perso, ça ne me dérange pas qu’on me compare à une goutte d’eau, à l’échelle des temps géologiques je ne suis même pas sure qu’on ait tant d’importance, mais bon ;-)
    J’ai aussi envie de croire qu’on peut servir la collectivité sans se desservir, et qu’on peut le faire sans se sentir investit d’une mission divine. Peut-être que la petite goutte d’eau n’a pas apprécié à sa juste valeur le fait d’être impliquée dans quelque chose qui la dépasse.

    Maintenant j’ai hâte de lire ton interprétation Matt, parce que moi mon pauvre cerveau quand il lit un truc comme ça, il voit des petits anges sur des collines et des gouttes qui se baladent, mais après quand il s’agit de comprendre y’a plus personne.

  3. Raph dit :

    Alors en attendant que Matt nous donne son interprétation de l’histoire, je vais ajouter un point de vue divergent.

    Pourquoi partez-vous du principe que la petite goute et ses consoeurs se sont fait avoir ? Peut-être qu’elles sont ravies de leur choix et qu’elles s’épanouissent ailleurs toute ensemble et s’éclatent comme des folles à glouglouter, dégouliner, bouillonner dans la joie et l’allégresse. Et au diable l’éco-système qui laisse place au désert ! Peut-être même qu’elles ont créé un tout nouvel éco-système encore plus chouette ailleurs. :)

    Comme quoi tout est une question de point de vue. De celui des gouttes, elles ont peut-être fait le bon choix. ;)

  4. Ah moi j’adore les histoires imbriquées dans d’autres histoires! ;)

    Il y a tellement de choses que l’on peut comprendre et percevoir de cette (ces) histoire.

    Voici ce que j’en retiens :

    Chaque goutte d’eau, aussi identique qu’elle puisse sembler aux autres, a sa propre valeur et peut faire la différence. Et que tous ensembles, nous pouvons faire une ÉNORME différence en ce monde.

    Deuxième chose : être identique à notre voisin ne nous sert pas! Cela au contraire nous détruit individuellement et collectivement.

    Je n’ai peut-être pas les mots justes pour m’exprimer autant que Matt les possède, et cela n’est que ma perception des choses. Pour le reste des leçons à tirer de cette histoire, je laisse mon inconscient s’en occuper personnellement ;)

    Le plaisir de lire et de réfléchir était présent, alors bravo Matt.
    J’attends la prochaine =)

  5. L'Enracineur dit :

    Un lieu de mort…peut-être bien que le diable est un coach en développement personnel ahah. De ce que je comprends de cette fable, c’est que nous vivons tous dans une société, dans des communautés, sur cette planéte et son éco-système. On pourrait à un moment donné dans notre vie, se sentir aliéné par différents systémes, par cette culture de la normalité, par l’insgnifiance de notre vie dans ce cosmos, parmi six milliards et des brouettes d’humains. On pourrait être tentés alors de tout quitter, de laisser le passé derrière et de se croire indépendant, de dire fuck le monde, fuck mes patrons, foiré de capitalistes.

    Mais nous vivons tous dans un univers, nous sommes tous inter-dependants (exemple : le bol dans lequel je dejeune a été fabriqué, cela a demandé des savoirs et des techniques anciennes et/ou modernes, etc..) Le diable ne lui a pas dit de se révolter, de vouloir améliorer le systéme, de crèer d’autres systèmes, ou de trouver un moyen de s’épanouir. Il lui a proposé de fuir. De laisser les autres se démerder. Les autres ont suivi. A la fin, ils ne restent plus que la Mort.

    Une autre lecture, c’est par rapport aux effets de leviers. Une seule goutte change le monde, si on sait bien s’y prendre. Et pour quelqu’un qui sait ce qu’il veut (ici le diable veut le désert), il n’y a rien de mieux qu’un bon effet de levier. Volonté et Pouvoirs. Savoir ce qu’on veut et apprendre à faire ce qu’on peut, à sa taille. Plus on essaye de s’agrandir, et plus on peut avoir un grand dessein (et ceci passe aussi par l’apprentissage de techniques, pas seulement de loi d’intention), mais aussi voir plus clairement ceux des autres.

  6. alut
    avec tous mes respects je n’ail pas aimé cette métaphore mais quand même merci pour l’article c’est très bien et inspirant aussi .merci de l’avoir partagée avec nous

  7. Dove dit :

    En transposant cette fable dans la réalité de notre belle France, il évident que toutes les gouttes d’eau ne seraient pas parties. Quelques unes seraient restées pour :
    1) Résister encore et toujours à l’envahisseur. Par principe.
    2) Se dire qu’ après tout, leur boulot n’est pas si mal.
    3) Envier les gouttes qui sont parties sans avoir le cran de partir aussi.

    Sans compter les gouttes paraplégiques qui, de fait, ne pouvaient pas bouger.

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