énormes muscles

La force des autres

énormes muscles
Allons, allons, on ne se moque pas des points forts des autres...

Victor n’a jamais rien compris au monde humain. Il n’a onques réussi à lire un livre non technique – en bon ingénieur qu’il est. Il semble dénué de toute capacité artistique et ne perçoit pas de moyen d’accéder à l’empathie envers ses semblables. La communication lui paraît être un terme inventé pour remplacer les vocables « pipeau » et « brassage de vent » au sein de la Sainte Entreprise(1). Mais Victor, qui aimerait secrètement (secrètement à lui-même s’entend) accéder aux réalisations culturelles et sociales de l’humain qui ne se résument pas à une activité d’ingénierie, possède une fierté mal placée qui lui fait refuser ses faiblesses à l’aide d’une étrange stratégie : il se les figure comme des forces. Un tableau d’artiste n’est donc, dans la conception qu’il s’est construite du monde, qu’une arnaque réalisable par n’importe qui et qui devrait coûter le prix de la toile et de la peinture. Par opposition à l’acquisition de 3 cartes graphiques à 600 € chaque, montées en tri-SLI afin de diminuer encore ses chances de décoller un jour de ses jeux vidéos et d’acquérir un cerveau : là réside le travail de braves ingénieurs, la valeur de ces objets – qui ont pour but de lui rendre la vie moins belle – en est par conséquent légitimement énorme. Victor estime les grands écrivains des siècles passés comme des andouilles incapables de vous emmener au même niveau de frisson dans l’action que Les Quatre Fantastiques Contre Le Surfer d’Argent (dont les effets spéciaux ont nécessité le travail de tant d’informaticiens). Enfin, les tentatives d’utilisation d’algorithmes simples pour communiquer avec ses semblables s’étant révélées infructueuses, il a décidé que la vie sociale et la séduction étaient des activités de tchatcheurs décérébrés.

Il a toujours manqué toujours dix-neuf sous à Léa pour faire un franc(2). Mais tout en traversant la vie en se plaignant comme un œuf cassé de ses rentrées d’argent n’arrivant pas à contrebalancer ses dépenses, son refus de la dimension financière de sa vie l’amène à une critique de plus en plus amère envers ceux ayant fait le choix de gérer cet aspect de leur existence. De son déni du problème et de son incapacité à tenter de se corriger, elle tire une grandeur : car les gens ayant fait des efforts pour vivre une vie libre vis-à-vis de ce problème sont des opportunistes, bourrés de carbure mais sans humanité, sans générosité, des êtres au faits des magouilles possibles pour faire du fric. Au fil des ans, cette grandeur d’âme qui la caractérise, et la différencie tant de pas mal de ses anciens amis, finira par isoler Léa dans son amour de l’humanité – pour laquelle il ne lui reste pas un euro à donner par ailleurs.

Sandrine est une « vrai artiste ». Sans compromis. Une pure. Le seul art qui lui soit étranger est l’art social : elle ne se vend pas. Elle ne copine pas, n’a pas de réseau à débouché commercial – terme auquel est profondément allergique – et surtout n’entretient que des relations sociales vraies, au contraire des chacals liant aussi connaissance avec des personnes avec lesquels ils pourraient procéder à de vils « échanges de services », ce concept abject qui dresse le lit de la corruption dans tant de milieux. On lui a d’ailleurs assez répété, plus jeune, qu’elle n’avait aucun talent social et que le jour où on la mettrait dans une ambassade le monde serait en guerre. Dans sa romantique position d’artiste maudite et incomprise (de son vivant, mais la mort lui trouvera probablement du génie, ce ne serait pas la première fois que ça arriverait), elle méprise profondément ceux qui savent naviguer dans les sphères humaines et faire leur chemin, ces malhonnêtes cloportes. Drapée dans la dignité de celle qui est mauvaise dans ce domaine uniquement  parce qu’il est réservé aux crétins, elle se distrait en écoutant Florence Foresti expliquer que son malheur en amour est issu du fait que le couple est réservé aux connes.

Georges est privé de la compréhension d’un certain nombre de pans de la réalité, mais se rassure aisément en associant systématiquement toutes ses incapacités à des supériorités : par exemple, la dernière fois qu’un astrophysicien lui a exprimé son envie de comprendre l’Univers, il lui a répondu bien connaître ce genre de disciplines réservées uniquement aux geeks binoclards et puceaux incapables d’avoir une conversation sympathique dans un groupe de quatre personnes. Durant ce temps, Serge contemple son corps mou et flasque qui le navre, mais choisit, voie Ô combien moins éreintante que de commencer à bouger pour la première fois à son âge en risquant le ridicule en public, de considérer cet état de fait comme un signe extérieur de son intelligence fine et acérée : en effet, avez-vous déjà entendu une interview de sportif ? Je ne vous parle pas de Gisèle, dévorant des yeux le dance floor tous les samedi soirs tout en clamant à qui veut l’entendre qu’elle reste assise car seules les pouffes dansent, et qu’elle ne risque pas de s’abaisser à leur niveau. Cela nous emmènerait trop loin.

Toujours est-il que tous nos héros du jour finiront par mourir en ayant eu une vie et un bonheur incomplet. RIP, floks.



(1)    Dans la mesure où c’est le lieu de tous les pipeaux, particulièrement au sujet de la communication, c’est ici que son erreur est la plus compréhensible.

(2)    Cette expression n’est pas encore passée à l’Euro à ma connaissance. « Il lui manque toujours 99 cents pour faire un Euro » serait par ailleurs plus plat, je trouve.

1 réflexion sur “La force des autres”

  1. Victor, Lea, Sandrine et George, voilà des personnages très bien définis… pourquoi pas une suite à ton article avec une de tes historiettes que tu sais si bien écrire. Tu tiens quelque chose!! :-)

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