rouages

Et le diable créa le Système

rouagesUn jour, dans un lointain univers parallèle, le satan local(1) – que nous appellerons Satan – débuta. Car il faut bien commencer un jour. Il jeta son dévolu sur un monde, et entreprit d’y développer son cœur de métier, le mal. Il se mit donc en recherche de quelques âmes troubles, instables, corruptibles, chaotiques.

Il en trouva, bien entendu, car l’ordre précède toujours le désordre, celui-là se construisant sur celui-ci.  Il les guida donc, conformément à son business model initial, vers la voie du mal absolu. Mais notre jeune émoulu de la HES(2) manquait cruellement d’expérience. Oh, bien sûr, il connut quelques accomplissements. Il forma quelques meurtriers sadiques, des tabasseurs de grand-mères, des violeurs de nourrissons, bref, quelques one-shot démontrant la réactivité du marché. Quelques officines virent le jour ; ça et là, quelques indépendants organisèrent dans leur cave des salles de torture artisanales(3) dans lesquelles quelques victimes innocentes connurent des souffrances extrêmes. Bien entendu, quelques enfants de huit ans, certaines femmes trop confiantes, et une pincée de labradors fidèles à leur maître hurlèrent jours et nuits durant un mois ou deux chacun. Mais les parts de marché souscrites demeuraient faibles, et surtout stagnantes.

En effet, les suppôts ainsi recrutés était stigmatisés comme « monstres » par la société, qui les pourchassait et les punissait avec véhémence. Le mal ordinaire, oui, mais le mal absolu, il ne fallait pas pousser mémère dans les orties, surtout si elle était en short. Les prisons se remplirent un peu plus, les guillotines s’affûtèrent, et l’activité stagnait.

De plus, un phénomène parasite limitait l’efficacité du recrutement. Hormis celles et ceux bénéficiant d’un don génétique indiscutable, élite demeurant malheureusement rare, l’activité des recrues de niveau intermédiaire se trouvait au final entravée par des notions de culpabilité plus ou moins diffuse.

rouages de l'etreSatan déposa le bilan de sa première entreprise, changea de monde et, fort de son expérience, remonta une affaire bien mieux conçue. C’est alors qu’il jeta les bases du SDCC, le système de division des charges coupables. Ces dernières furent découpées en éléments si petits  qu’ils en devinrent justifiables à tout échelon, grâce au tour de magie mathématique suivant : un million, c’est beaucoup ;  mais un, c’est peu, et puis encore un, toujours peu, et même un million de fois un, ça demeure peu.

Chaque rouage de son Système (qui gagne ici la dignité de nom propre) devenait gérable, et même légitime. Satan pouvait recruter le tout-venant sans le moindre problème, hormis quelques hippies  intellos aux convictions morales psycho-rigides – autant dire qu’il pouvait recruter quasiment tout le monde. Non seulement chacun pouvait se retrancher, en cas de minime début de doute – de leur part ou émanant d’autrui – derrière des « je ne fais que… » ou des « si ce n’est pas moi c’en sera un autre » de fort belle facture. Mais de plus, que vienne l’un des hippies sus-mentionnés à pointer l’un ou l’autre de ces rouages, ce dernier se verrait alors défendu par une foultitude de personnes bien intentionnées (sous couvert de « il faut bien qu’ils vivent » et autres « ce sont d’honnêtes pères et mères de familles qui ne font que leur travail »), eux-mêmes généralement soutenus par le pouvoir politique en place qui verrait d’un mauvais œil une augmentation du chômage sur motifs idéologiques. On ne pouvait plus blâmer personne, seulement le Système, à la rigueur, mais ce dernier n’était incarné par aucun être.

Et ainsi prospéra le Système, empli de petits exécutants de tâches mineures et taylorisées, d’administratifs, de toutes sortes de personnes exerçant des activités de soutien et de logistique, bref, une machine bien huilée et auto-entretenue..

Enfin, dans un ultime et majestueux élan de génie, Satan ajouta le dernier élément, destiné à gérer l’éventuelle culpabilité de certains rouages un micropoil plus critiques que la moyenne. Il mit en place la diminution de l’EMC (Estimation du Mal Causé) en fonction de l’éloignement.

De l’éloignement de la ressemblance avec le rouage, tout d’abord :  en faisant en sorte que les recrues n’estiment la souffrance d’autrui que par projection de leur propre personne à la place de l’autre, il diminua logiquement cette capacité de projection avec la réalisation des différences de celui qui subit, qui n’est « pas comme nous », donc non considéré.

De l’éloignement affectif ensuite : ce qui doit être fait au membres du clan le sera par de lointains étrangers, et inversement.

Satan superstar
Il faut laisser Lucie faire

Alors Satan sût qu’il avait atteint la position dominante du marché. De nos jours, son entreprise de mal diffus, la plus grande success story de l’histoire,  fonctionne toujours aussi bien.


(1) Il y en a un partout ; ce n’est pas un nom, c’est une fonction.
(2) Haute École Satanique
(3) Pinces, tenailles, chevalets, fers à repasser, marteaux et angles pour articulations, le basique du bricolage.

11 réflexions sur “Et le diable créa le Système”

  1. Une autre branche de la société de Satan pourrait aussi être les fanatiques du bien. Persuadés d’une justice finale ou d’un mal à purger dans la société, ils ont le permis de tuer. 
    Ca pourrait être des membres de l’opposition à l’oeuvre de Satan, mais qui au final bosseraient tout autant pour lui. Ils auraient chopés les voleurs jusqu’à ce que mort s’en suivent. 

    Satan a un plan béton. Et c’est une holding très diversifiée. 

    1. Les agents 00 du bien, avec licence to kill… Oui, il y en a un paquet.

      Et moi qui me dépatouille toujours avec mon article sur la religion… C’est pour ça que les deux derniers étaient des rapides, d’ailleurs. :)

      Pour en revenir aux fanatiques du bien, ce qui m’intéressait surtout dans cet article, c’était le report de la responsabilité, et l’émergence d’une méta-structure pouvant réaliser avec l’aide de tous ce qu’aucun ne prendrait la responsabilité morale de faire. Un peu comme dans une expérience de Milgram puissance mille.

      Et puis, surtout, c’est tout sauf une fiction, cette histoire…

  2. Mais ce que je raconte n’en est pas plus une. C’est le grand frère de ta non fiction.
    Ps : il aurait fallut que tu cites Hannah arendt quelque part dans ton texte :p

    1. Ça dépend si tu fais référence à sa vision du travail ou du totalitarisme. Parce qu’ici, je présente quelque chose d’assez différent du totalitarisme, en ce sens qu’aucun despote n’est nécessaire à l’auto-émergence d’un « ordre totalitariste » (c’est « Gaïa » le tyran, dont chacun d’entre nous est une parcelle, si tu m’autorise une petite envolée mystique).

      « La dictature, c’est les autres ». Matt  ;)

      Merci en tout cas de me rappeler que je n’ai qu’une connaissance très superficielle de la pensée d’Hannah Arendt, ce qui est probablement un tort qu’il faudrait que je corrige. :)

    1. Allons, allons, ceux de HEC ne sont pas pires que les autres (ce serait difficile, note bien) ;)

      Merci pour ton compliment. :)

      Plus qu’un niveau, il faut en premier lieu une ambition aussi spécifique que forte, pour entrer à la HES. Un vrai choix dans la direction que prendront tes projets. Tu es intéressé ? 

  3. Oui, mais j’ai été recalé. « Pas assez de mordant, » on m’a dit. « Vous n’avez pas le feu de la passion, » a-t-on remarqué.

    Peut-être que je devrais faire une prépa ? Tu en connais une bien sulfureuse ?

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