Père Noël sournois

Amis, ennemis et angle de vue

Père Noël sournois
Mais si, il veut votre bien...

Clara est une jolie adolescente de quinze ans. C’est, comme il est de bon ton à son âge, une rebelle qui refuse de se voir imposer les codes d’une société de vieux coincés qui cherchent à l’empêcher d’être elle-même. En conséquence, elle s’abîme dans l’adoration du rap produit par Universal dont elle gavait son iPod, en portant ses Nike (Booba signature) aux pieds, et discute insoumission aux à l’arbitraire des conventions de manière assez régulière avec ses copines au Mc Do, occasions pour lesquelles elle ne sort jamais sans son jean Diesel fétiche.

Mais ce soir, pour une fois, seule dans sa chambre, dans la pénombre, elle met à jour son «jardin secret ». C’est-à-dire son journal perso, là où elle écrit ce qu’elle n’a pas envie de clamer sur son skyblog. A la fin de celui-ci, elle s’est créé un petit agenda à deux catégories : amis et ennemis ; positifs et négatifs ; à fuir et à intégrer au maximum dans sa vie.

Et chaque catégorie est bien fournie. Les ennemis, tout d’abord. Enfin, les ennemis… Disons les nuisibles, les non-comprenant, les pénibles de tous crins, à tout le moins. Au premier rang des fâcheux contrariants se trouve sa mère, petit tyran d’appartement, qui lui intimait des ordres tous plus crétins les uns que les autres auxquels se mêlaient d’indistincts beuglements sans intérêt, concernant sporadiquement l’état de sa chambre, l’allure de ses fréquentations, sa relation au monde de l’éducation nationale, ses horaires de sorties nocturnes et autres billevesées concernant la santé. Cette grosse vache, qui se plaignait en boucle du tas de graisse qu’elle traînait sur le bide, était incapable de considérer les pizzas et les gâteaux qu’elles s’enfilaient tous les soirs seule devant sa télé comme des ennemis à abattre plutôt que comme les véhicules d’un plaisir indispensable, et elle prétendait lui apprendre ce qui était bon ? On aura tout vu !

Mais la bougresse, qui se sentait investie d’une « mission d’éducation » sous prétexte qu’elle était la seule personne dite « adulte » dans l’appart’, était loin d’être seule dans cette mouvance. Les profs la persécutaient, sous de fallacieux prétextes, comme celui stipulant qu’on ne pouvait accéder à une vie professionnelle satisfaisante en confondant orthographe et Short Message Service. Qu’imaginaient ces andouilles ? Qu’elle pouvait nourrir une quelconque velléité de devenir prof un jour ? Faudrait voir à ne pas la prendre pour une bouffonne. Ces gens en savaient autant sur la vie que l’infirmière scolaire sur le fait d’être cool. Avec elle, tu parles, il n’y aurait ni clopes, ni bédo, ni vodka-pomme, voire avec un peu de pot pas même de sexe. Pour passer pour la dernière des connes, c’aurait vraiment été le cocktail qui tue. Sans oublier Anna, son ancienne meilleure copine, mais vraiment ancienne. Ca fait au moins trois ans qu’elle l’a laissé de côté, cette espèce de petite fille sage à deux balles qui se la joue « j’ai des buts dans la vie, plus tard je ferai des trucs sans intérêt mais qui plaisent à papa et maman ». Enfin, Clara l’avait laissée de côté, mais l’autre, cette sauveuse de l’humanité ambulante, ne perdait pas une occasion de tenter de lui prodiguer des conseils, de l’extraire du « côté obscur », sans qu’on ne lui demande jamais son avis. Enfin, vous me direz, quand on est moche, c’est tout ce qui reste.

Et puis, il en restait d’autres, toujours d’autres. Parmi les pittoresques, l’on pouvait citer le vigile de chez Auchan qui les pistait de l’œil elles et ses copines dès qu’elles passaient le tourniquet d’entrée du magasin – qu’il avait été lourd, cet abruti-là, avec sa morale à deux balles le jour où elles avaient été prise il y a deux ans avec Sandrine en train de tirer une flasque de rhum et cinq malheureux Malabar crépit’. Affligeant. Puis toute une ribambelle de figurants de sa vie : le proviseur et son paternalisme à la con, son père – puisqu’on est dans le sujet – qui ne foutait rien de sa vie mais qui donnait une fois par mois des conseils sur celle, future, de sa fille, les vieux d’en-dessous lorsqu’elle les croisait dans la rue, bref, le monde était empli de pénibles.

Néanmoins, restons positive, se disait-elle, l’agenda des gens intéressants était au moins tout aussi fourni. Sandrine, tiens, en premier lieu, celle de l’histoire d’Auchan. Ça avait été son ticket d’entrée parmi les gens vraiment cools, il y a trois ans, donc, lorsqu’elle s’est rendu compte qu’elle menait une vie ennuyeuse. Elle ne lui avait fait vivre que des expériences positives : la clope, puis les joints, les soirées vodka-concours, et la présentation aux mecs les plus cools du coin. Kevin, le mec à l’aura la plus dingue qu’elle connaisse, l’avait accepté dans son entourage ; preuve qu’il l’appréciait : il lui demandait régulièrement des petits services – lui permettant aussi d’évaluer le degré de « coolitude » de Clara – comme le vol d’iPod en magasin. Pas que ça lui soit vraiment nécessaire, à Kevin, mais juste pour dépanner. Clara était extrêmement fière de la confiance que Kevin lui accordait, et elle veillait bien à ne jamais le décevoir. Par-dessus le marché, il était grand seigneur : pour ce genre de menus services qu’elle lui rendait par amitié, il ne manquait jamais de lui donner un peu de shit de top qualité, bien qu’elle lui assurât régulièrement que ce n’en était pas la peine.

Manipulation
Le marionnettiste a toujours fait rêver les enfants

Autour de Kevin gravitaient des tas de gens super-intéressants et eux aussi ultra positifs dans sa vie. Comme Jules, qui aimait bien traîner et faire un peu de « petit commerce de rue » mais qui lui avait tout de même filé gratos une pipe de crack, comme ça, à titre gracieux. Ou le beau Fred, le séducteur qui a eu toutes les plus belles filles du quartier, et qui lui avait fait la faveur un soir en fin de soirée particulièrement planante d’une étreinte rapide. Elle s’était sentie si bête lorsqu’il avait refusé la capote en rigolant ! Heureusement, il ne lui avait pas tenu rigueur de sa proposition déplacée, elle s’était fait pardonner.

Elle finit par s’endormir en serrant son paquet de clopes comme un objet de transition entre son vieux nounours et son futur homme, les trois étant bons et protecteurs, tout en pensant à tout ses amis, si cools, qu’elle ne doit pas décevoir, et à sa prochaine pipe de crack, qui contribuera elle aussi à lui rendre la vie si chouette. Oui, vraiment, malgré quelques gêneurs, elle est vraiment entourée de gens qui ne veulent que son bien.

Notes de l’auteur :

  • Pour ma part, j’en suis encore à mettre de l’ordre entre les deux rubriques de mon carnet imaginaire…
  • Avant d’en appeler à l’âme du vieux perse Mani, dites-moi une chose : si on ne sait pas différencier le blanc du noir, comment distinguer le gris clair du gris foncé ?

21 réflexions sur “Amis, ennemis et angle de vue”

    1. C’est guilleret, hein ? :)

      N’empêche, tu rigoleras moins si dans cinq ans tu réalises que ton besoin de voyage n’est pas ton ami mais ton ennemi ! :p

       

  1. Tu possèdes définitivement l’art de nous faire glisser dans des atmosphères étranges… J’ai ri, j’ai eu peur et avec l’image de ce père Noël, je suis déprimée maintenant ;)
     
     

      1. C’est quand même le père Noël… laisse moi un peu de temps…
        Je plaisante bien sûr. J’aime beaucoup l’image du marionnettiste :)
        Belle fin de journée à toi

        1. Je te concède que découvrir le vrai visage du Père Noël est un peu difficile. ;)
          En tout cas, il faut toujours jeter un œil pour vérifier que nos membres ne sont pas mus par d’invisibles fils…
           
          Excellente journée à toi !

  2. Pourquoi tu dis que le besoin de voyage se révelerait notre ennemie, Matt? Sinon histoire intéressante, qui montre bien comment la rébellion est finalement complètement bidon (cf bages anarchy made in china) et peut etre dangereuse…

    1. Le coup du voyage, c’était juste pour poser un cas concret à Piotr, en le charriant un peu. Le « message » de ce billet, c’est que parfois, on prend pour amis des gens – ou des concepts – qui ne nous veulent pas grand bien, mais sur lesquels on projette ce qu’on aimerait y trouver, et que parfois, certains maux nous aident. Pour un alcoolique, mettons, la bouteille peut ressembler à une amie, qui t’apporte bonheur et soulage ta vie, alors que celui qui veut t’empêcher de boire trop est un méchant affreux pas beau. De même, par définition de celui-ci, le manipulateur habile réussira à se faire apprécier des gens qu’il utilise.

      Pour être concret, je suggérais à Piotr l’idée qu’après cinq ou dix ans de voyages effrénés, il pourrait réaliser qu’il les a effectués comme une fuite, qui l’avait empêché de construire beaucoup de chose dans sa vie personnelle, professionnelle, familiale, et que ce qu’il lui semblait plus vert ailleurs n’était qu’une chimère qui l’aurait détourné de l’essentiel.

      Ce n’est pas ce que je pense (enfin, ça dépend comment et pourquoi c’est fait, mais Piotr a déjà ouvert la boîte de Pandore à ce sujet sur son blog), mais c’était pour être mieux compris. :)

  3. Bah, des amis qui vous veulent du bien il y en a à tous les coins de rue, ils en veulent en général aux deux choses qui font tourner le monde… mais sont finalement assez faciles à reconnaitre.
    Les plus dangereux sont ceux qui ne veulent rien de précis si ce n’est détruire.
    Bon, après ce coup d’autodéprime je vais boire un coup pour oublier…   ;-)

    1. Merci pour l’appréciation. Enorme, le blog que tu cites ! Je viens d’en lire rapidement 5 billets (ils ont le bon goût d’être nettement plus courts que les miens, heureusement), je n’en dirai qu’une chose pour le moment : wow !

  4. Ca doit être le meilleur texte que j’ai lu. Non pas parce que je connaisse le blabla théorique du développement perso, mais parce qu’il pose une atmosphère. C’est le premier pas vers la nouvelle/le roman.

    1. Ceci dit, j’écris trop vite avant de poster. Aussi excitant que puisse être à ses yeux la vie que mène cette gamine, le texte ne décrit pas assez – mais ca n’est pas son but tu me diras – la rage et le mal être qui se cache dans cette gamine.

      1. Merci pour l’appréciation. ;-)

        Comme tu l’as compris, mon but premier était de traiter le sujet de la confusion entre ce qui est bon ou mauvais pour nous (surtout en ce qui concerne notre entourage), lorsque l’un se confond avec l’autre. Comme il est de notoriété publique, j’en ai un peu marre du simplisme du discours du développement personnel, je tente parfois (dans la catégorie « historiettes ») de le mêler à un contexte (un peu) plus subtil, dans lequel certains blancs sont gris clairs et certains noirs, gris foncés.

        La vérité qui se cache dessous, c’est que le développement personnel est une simplification moderne et souvent pauvre (conçue pour être vendue au non-comprenant fainéant, en gros) de la subtilité des thèmes humains autrefois étudiés et traités par les grands auteurs (au sein de romans, mettant en scène tous les traits humains qu’ils désiraient étudier) et les philosophes.

        Ce qui signifie au final, si je suis ta remarque jusqu’au bout, que la suite logique de ce blog, hormis deux ou trois petites surprises un peu décalées que je réserve (l’humour est une autre méthode ancestrale et très efficace d’étudier nos petit travers), devrait être d’utiliser d’une part la nouvelle, et d’autre part le texte analytique s’appuyant sur des vraies références (c’est-à-dire plutôt Platon, Descartes et Pascal que John Gray et Tim Ferris… – sans tomber dans un complexe de l’âge d’or qui nous ferait nous détourner des textes modernes de valeur).

        Je ne suis déjà pas un gros blog, là je n’aurai plus que deux lecteurs, mais ça ne me fait pas peur. Laisse-moi simplement traiter les 40 sujets qui se trouvent dans la section « brouillons » de ma base de données, et je m’y attaque en 2012 ! Le plus : ce sera passionnant pour moi. Le moins : il me faudra un mois pour chaque article.

        Enfin, je « rebondis » (comme on dit de nos jours) tout de même sur ta première réflexion : j’espère faire d’autres pas vers l’écriture de nouvelles ou de roman. Ça, ce serait un accomplissement (surtout en étant édité…) Le blogging, c’est aussi faire ses armes… ;-)

        Pour conclure : au fait, qui te dis que Clara cache une rage ? :-) La rage aveugle, c’est trop facile. Elle est en phase d’affirmation (le vulgaire dénomme cela l’adolescence), et est en premier lieu très très myope dans sa vision de la vie et des autres… Il faudrait creuser. ;)

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