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Nos limites ? No limit !

Incapable

"Oublie, t'es pas de taille pour ça…"

Nous allons aborder aujourd’hui un thème classique s’il en est au sein du sirupeux concept gentillet et bien pensant du « développement personnel »(1).Il s’agit du concept de pensée limitante. Il faut en effet se faire à cette idée : nous sommes les meilleurs lorsque le défi consiste à nous pourrir la vie,  nous construire des prisons,  nous frustrer,  nous empêcher de faire ce qu’on aurait voulu et  nous amener doucement vers une mort pleine de regrets. Yes, the bests. Tous seuls comme des grands.

Et nous sommes bourrés de stratégies fines pour cela. L’une d’entre elle, la plus puissante de toutes, est constituée de ce que l’on désigne par le doux vocable de pensées limitantes. Le principe en est le suivant : nous avons le chic pour – drapés dans un égocentrisme nombriliste, contemplant en nous lamentant notre petite personne, nous trouvant des prétextes pour ne pas trop nous fatiguer dans la vie sans pour autant nous en rendre responsables – nous convaincre qu’on ne peut pas faire ça, ni ça, ni ça non plus. Quel que soit le ça. On ne sait pas le faire, on n’en est pas capable, on n’est pas doué pour, etc.

Nous sommes tous parfaitement capables de nous convaincre de notre incapacité notablement ontologique dans un milliard de domaines (des maths aux langues, de la musique au sport, de la séduction aux entretiens d’embauche, de la danse au dessin, de la conduite à l’orthographe, de la vie en couple à l’équilibre sur des patins à roulettes, bref, les exemples ne manquent pas.) Mais ce sur quoi je voudrais attirer votre attention aujourd’hui, ce n’est pas sur cette merveilleuse aptitude à l’auto-démolition que nous portons presque tous en nous, mais sur un pendant bien plus « social » à cette affection. Il s’agit du moment où,

  • pour se donner de la valeur,
  • se montrer supérieurs
  • vous utiliser comme faire-valoir,
  • vous vendre un truc,
  • vous garder sous dépendance,
  • etc.,

ce sont les autres qui vous convainquent de votre incapacité, celle qui les arrange sur le moment, ou bien de votre incapacité en général (si, si, il existe plein de gens qui ne se tolèrent eux-mêmes toute une vie que par cette relation qu’ils instaurent avec autrui à seul but de se rassurer et de ne pas voir leur propre médiocrité.)

Je ne saurais trop vous exhorter à fuir ce genre de crétins malfaisants excessivement répandus. Bien entendu, certains ne se fuient pas si aisément : il se peut que des proches, vos parents, etc., sans intentions totalement mauvaises à votre endroit, ne soient néanmoins capables, sur un point ou deux de votre être, de vous balancer un jugement incapacitant avec une certaine régularité. Il est vital de les remettre à leur place.

Aller, hop, une fois n’est pas coutume, je vais me payer une petite séquence personnelle pour appuyer mon propos. On va la faire courte pour éviter de tomber dans un trip mylife.com(2).

Plus jeune, on m’a souvent répété, comme tous les adultes (et les autres enfants) en France, que je chantais faux. C’est un principe (d’ailleurs, en France, chantez est un acte nettement plus honteux que l’onanisme publique). Devenu plus tard guitariste, voire pianiste à mes heures perdues, j’avais fini un jour par aller voir un prof de chant pour étudier les bases, tout en le prévenant que je chantais faux, comme on me l’avait toujours expliqué. Il n’en était évidemment rien. Ce qui était d’ailleurs particulièrement crétin, c’est que j’ai pu garder cette croyance en moi : en effet, elle aurait signifié que j’étais capable d’accorder à l’oreille ma gratte plus précisément que l’accordeur électronique, que je pouvais repiquer des mélodies sur un piano et des solos de guitare mais que je ne me serais pas entendu chanter faux. Il est hallucinant de constater le crédit que l’on peut apporter à ce qu’on croit établi par d’autres, au détriment de notre propre jugement. Et établi par qui ? Lorsque je repense aux quelques personnes m’ayant affirmé mon incapacité à chanter des notes exactes, il ne s’agissait que des boulets musicaux. Pas des musiciens, non, des ignorants nases, mais capables de donner leur avis qu’on ne leur demandait pas sur un domaine au sujet duquel ils n’avaient pas la moindre compétence. Mais ils se plaçaient d’eux-mêmes en qualité de juge (pas d’exécutants, bien entendu) ce qui leur permettait de se montrer à leur propres yeux au dessus de leur réalité crasse d’incapables, tout en évitant d’abandonner leur ego et de se fatiguer à apprendre le dit domaine.

On m’a aussi dit que je n’avais pas le sens du rythme. Je ne vous fais pas de dessin, c’est encore plus faux que l’histoire précédente. Passons à un autre sujet. Certains êtres que je connais, soucieux d’êtres indispensables en certaines occasions, supérieurs et dirigeants, m’avaient intégralement persuadé que je n’avais aucun sens de l’orientation. J’en suis resté là jusqu’à il y a deux ans. A cette époque, quelqu’un m’a dit : « qu’est-ce que c’est que ces imbécillités ? A partir de maintenant, lorsque nous nous déplacerons ensemble (en vélo, NdA), ce sera toi qui guidera ». Depuis ce temps, par un miracle digne des grandes heures de Lourdes, moi qui ne me déplace qu’en vélo, je retrouve toujours mon chemin, sais dans quelle direction je vais, et suis capable d’imaginer un chemin pas trop débile pour me déplacer. Je pense sincèrement que j’ai un sens de l’orientation très ordinaire, pas olympique, mais il est parfaitement utilisable.

Enfin, et je m’arrêterai là car je pense que vous aurez compris le principe de la chose, j’ai eu depuis que je suis un jeune adulte un succès commun et sain auprès du sexe opposé (ce qui m’allait bien dans la mesure où je suis hétérosexuel), ni tombeur ni laissé pour compte. Pourtant, il y a quelques années, en rencontrant l’auto-nommée « communauté de la séduction », j’ai réussi à me laisser convaincre – alors même que j’avais déjà eu un certain nombre de petites camarades de jeux – que le processus de séduction était trop complexe pour moi, qu’il était réservé à quelque élite constituée de gourus vendant livres, séminaires, coaching et autres d’une part, et d’autre part de quelques êtres en mal de mâle reconnaissance qui s’évertuaient à briller par leurs abordages féminins soit dans la réalité, soit pour certains uniquement sur des forums internet. J’ai mis un inquiétant nombre de mois à me rappeler que j’étais capable de faire au moins aussi bien que nombre de ces êtres sans intérêt.

Bref, le prochain qui vient me voir pour m’expliquer que je suis incapable d’un truc sera bien reçu, ça c’est une certitude en ce qui me concerne. Et j’aimerais que ça en soit une pour vous aussi. J’en ai vu, des gens qu’on avait convaincus qu’ils ne pouvaient rien comprendre aux maths (besoin de supériorité d’un prof ? Nécessité de masquer ses médiocres qualités d’enseignant ? Autres ? Allez savoir) et qui suivaient très bien tout ce que je pouvais vouloir leur expliquer calmement avec un peu de déguisement des mots employés. Ce n’est qu’un exemple, mais globalement, dites-vous que vous pouvez tout apprendre. Quelque soient vos opinions sur les histoires d’innée et d’acquis, c’est la seule attitude opérationnelle.

Devant une situation au sein de laquelle une personne vous explique, « démontre » ou fait sentir qu’elle est capable de choses qui vous échappent par essence, demandez-vous toujours à qui profite le crime. Il n’y a pas tant d’altruistes que vous le croyez. La personne en face peut vouloir vous vendre un truc (ses services peut-être ?), avoir besoin de se sentir supérieure ou différente(3), vous utiliser comme faire-valoir (c’est le pendant de la précédente, qui consistait à vous avoir comme faire-valoir à ses propres yeux), ou simplement vous garder sous sa dépendance pour se donner un rôle(4), etc.

Je répète donc le questionnement essentiel qu’il vous faut travailler en pareille circonstance :

A qui profite le crime ?

Rejetez donc les avis ponctuels vous dévalorisant(5), et si vous avez besoin d’un jugement objectif sur un domaine pointu, cherchez l’avis d’un pro – de préférence sans lien personnel avec vous – que vous payerez pour (un prof du domaine si cela s’applique). Il vous faut rechercher un avis auquel vous pourrez vous fier d’une manière objective (attention donc aux intérêts commerciaux du professionnel choisi). On a toujours envie de croire ou non les gens qu’on connaît à partir de bases affectives (« j’aime bien truc, il m’a dit ça, donc c’est vrai » et « je ne peux pas encadrer machin, il affirme que bidule, ce qui est donc une grosse connerie » sont des raccourcis courants, tant au sein de notre cercle social que dans nos jugements des paroles d’hommes politiques, par exemple).

De même, si quelqu’un « vous donne du poisson pour vous nourrir au lieu de vous apprendre à pêcher »(6), cela n’est pas systématiquement parce qu’il pense à mal (il peut aussi ne pas penser du tout), mais cela doit vous mettre la puce à l’oreille.

Par ailleurs, n’acceptez jamais un jugement, ni de vous ni d’autre, à seul but de vous justifier de ne pas vous bouger le cul à faire quelque chose. Ça, c’est vraiment trop facile.

Alors, prêts à avancer vers tout ce qui vous fait envie, même si on vous explique que vous n’en êtes pas capable ? Prêts à développer toutes les aptitudes de la vie courante que vous voulez, quoi qu’en dise truc ou machin ?


(1) Mais si, vous savez, le développement personnel, cet ensemble de livres, gens donnant des séminaires, et autres, qui vous exhorte à être heureux parce que c’est mieux, à faire vos comptes pour être plus riche, à vous fixer des objectifs pour pouvoir les atteindre, à dormir pour être moins fatigués, à être moins gros pour être plus minces, à sourire pour moins faire la gueule… Vous ne pouvez pas les avoir manqué, tout de même ! Ce blog est lui-même classable dans cette mouvance, c’est vous dire…

(2) Mince, je viens de vérifier : avec un nom pareil, ça ne pouvait qu’exister, et en effet, ça existe. Par contre, c’est un moteur de recherche de gens, aucun rapport avec l’allusion, donc.

(3) C’est aussi via ce mécanisme que, dans un autre ordre d’idée, des gens se découvrent des « pouvoirs de médium » alors qu’on en peut même pas leur opposer l’arnaque financière comme motivation puisqu’elles n’utilisent leurs « dons » que gratuitement, en soirées dédiées à la récolte d’admiration, d’envie, d’intérêt et d’expression de leur caractère indispensable.

(4) Pour les plus jeunes adultes parmi les lecteurs, si votre mère vous explique qu’elle vous remplit vos papiers ou vous repasse vos chemises parce que vous ne savez rien faire correctement de tout ça et que ce sera plus sûr ou mieux réalisé si c’est elle qui s’en charge, eh bien elle est exactement dans le cas décrit.

(5) Sans oublier au passage d’intimer l’ordre au petit juge de décliner les motifs valables lui faisant croire qu’il est apte à proférer un jugement ; ceux qui vous expliquent que vous ne savez pas mener votre vie en ont souvent une bien pourrie, comme discouru dans ce billet.

(6) Mince, même si j’ai fustigé les citations, le long exercice de style auquel je me suis livré à leur propos à déteint sur ma plume…

15 commentaires

  1. Joël dit :

    Je suis persuadé que ma belle-mère lavait et repassait les affaires de mon beau-frère uniquement parce que sinon, « il ne passait jamais à la maison ».
     
    Ma mère, elle m’a offert une machine à laver: je préfère ça!
     
    Quant à ceux qui ne cessent de nous rabaisser, j’en connais un rayon… J’ai un grand frère!

    • Matt dit :

      Ta mère ne t’a pas donné de poisson, elle t’a donné une canne à pêche : c’est très sain.

      Je suis fils unique, je ne connais pas cette délicieuse compétition entre frère. Cela a l’air exaltant… ;)

      • Joël dit :

        Les relations entre frères sont d’un fin gourmet, cher Matt. Mon pire ennemi jusqu’au jour où je l’ai battu au bras de fer, vers mes 18 ans. Depuis, il me fout la paix!
         
        Ma mère m’a offert la machine à laver et j’ai trouvé assez facilement comment la faire fonctionner sans lire le mode d’emploi. Il suffit d’empiler du linge sale dans le bac à linge puis de le ranger dans les armoires quand il est lavé et repassé.

  2. Piotr dit :

    Moi j’en connais pas mal dans ma famille qui me plombent… rien que sur le blog par exemple « perte de temps » « qui s’y intéressent à part les ados boutonneux ? »  « 200 visiteurs par jour ? Ma soeur sur skyblog fait mieux / en une semaine je fais deux fois plus ! » « Laisse-tomber, tu n’as jamais su écrire ! »

    • Matt dit :

      La famille, c’est vraiment spécial, parce  qu’en général, eux ne veulent pas vraiment se grandir en t’appuyant sur la tête (enfin, pas à 100%), mais cherchent plutôt ton bien, à t’éviter des erreurs et des errements, tout ça. Et pourtant, la forme que cette intention prend est bien maladroite…

  3. Roland dit :

    « Lorsque je repense aux quelques personnes m’ayant affirmé mon incapacité à chanter des notes exactes, il ne s’agissait que des boulets musicaux. Pas des musiciens, non, des ignorants nases, mais capables de donner leur avis qu’on ne leur demandait pas sur un domaine au sujet duquel ils n’avaient pas la moindre compétence. Mais ils se plaçaient d’eux-mêmes en qualité de juge (pas d’exécutants, bien entendu) ce qui leur permettait de se montrer à leurs propres yeux au dessus de leur réalité crasse d’incapables, tout en évitant d’abandonner leur ego et de se fatiguer à apprendre le dit domaine. »

     Ce n’est pas exclusif à la musique ! Dans le domaine du dessin, j’ai plusieurs fois constaté que ceux qui critiquaient le plus durement mes illustrations étaient souvent ceux qui ne dessinaient pas (et parfois n’y connaissaient rien)… Les jaloux sont parmi les pires boulets qu’on puisse croiser, je sais de quoi je parle, plusieurs se feront un plaisir, voire un devoir, de démolir vos projets et de vous pomper votre motivation. N’ayant rien fait de valable dans le domaine qu’ils vous envient, ils vont vous emmerder plutôt que de se bouger.

     Si un sujet nous passionne, nous fait pétiller d’envie, alors il faut s’y atteler avec autant de régularité que possible : c’est à ma connaissance le seul moyen d’avancer, et de ne pas ressembler aux jaloux qui nous pompent l’oxygène. Au départ, j’étais, soyons indulgent ^^, très moyen en dessin. Après une phase aigüe de démoralisation, j’en ai eu marre de pleurnicher comme une fiotte, et j’ai fait ce qu’il fallait : m’entraîner, trouver des bouquins sur l’anatomie, proportions, m’entraîner, me documenter, m’entraîner, apprendre des astuces, m’entraîner et aussi, m’entraîner.
     Si j’y arrive et avance, pourquoi ceux qui râlent n’en font pas autant ? En tout cas, faut toujours se méfier de ceux qui nous disent « Tu n’y arriveras pas, laisse tomber ».
     

  4. entreprendre dit :

    J’ai envie de relever par ce commentaire que je suis content du contenu de ce site web. Une fois n’est pas coutume les commentaires ne sont pas plombés par du spam on peut ainsi avoir une réelle discussion. Bravo au webmaster, c’est motivant.

  5. Cécile dit :

    Encore un excellent billet !
    C’est marrant, moi aussi on m’a dit que je chantais faux et que je jouais faux (du violoncelle). Je l’ai toujours cru. Du coup je ne faisais pas beaucoup d’effort, quel dommage ! Alors que maintenant je me rends bien compte que tout ça c’étaient des blagues. J’étais super forte en dictée de notes, donc mon oreille marchait bien. Maintenant encore j’accorde ma guitare à l’oreille, donc c’est que ça va. Quel gâchis.
    Le tournant pour moi ça a été en 2006 : je suis partie traverser le Massif Central en vtt (alors que j’avais fait 2 sorties vtt de ma vie à l’époque). J’ai un copain qui m’a dit « tu n’y arriveras jamais, on va te voir revenir en rampant dans 4 jours ». En fait j’y suis arrivée, je me suis même bien amusée, et depuis je fais plein de vtt… Depuis j’écoute moins les boulets aussi, comme quoi !

    C’est un bon exercice d’apprendre à reconnaitre ceux qui ont un discours limitant et de les éviter (ou de démonter intérieurement leurs discours).

    • Matt dit :

      Encore quelques exemples de gâchis, initiés par des gens se donnant un rôle bien supérieur à leurs compétences réelles.

      C’est une bonne chose que tu aies été au delà de leur avis et que tu aies démonté le mécanisme au moins une fois ! Depuis, j’imagine que tu ne prêtes plus le même crédit à ce genre d’affirmations sur tes capacités si elle viennent de n’importe qui.

      Matt a posté dernièrement Les carnets d’Ulysse

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