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Ne vous montez pas de cric, ou le complexe du jugement par contumace

Grosse colère

Respirez, ça va passer

Il était une fois un homme roulant de nuit sur une petite route de campagne, ralliant bien tardivement son logis depuis une improbable localisation vers laquelle son emploi de représentant de commerce l’avait entraîné. Soudainement – mais saurait-il en être autrement d’un pareil événement – notre homme crève (j’entends par là qu’un de ses pneus se perce, bien entendu). Légèrement énervé, notre pauvre hère sort de son véhicule afin d’estimer l’ampleur des dégâts, de se saisir de sa roue de secours et de constater qu’il était démuni de cric. Puisant dans ses souvenirs harassés, il se  souvient avoir croisé un petit village environ cinq kilomètres plus tôt, ce genre de village mollement lové le long de la route nationale et comptabilisant fièrement un boulanger, une église et son indispensable pendant le bistro, deux ou trois autres commerces de bouche, et surtout un garage en rez-de-chaussée au dessus duquel logeait sans aucun doute l’homme de la situation et accessoirement garagiste de son état. Notre héros s’engage alors vers sa seule issue, à pied, laissant vagabonder son esprit. Au gré de ses rêveries, il en vient à questionner son intention initiale d’emprunter un cric au professionnel de la tôle roulante.

« Me le prêter, tu parles, il va me le louer, oui. Au moins 10 euros ».

« 10 euros, mon pauvre ami, mais de nos jours, on peut tout demander ! Tu n’as pas le choix, alors il peut aussi bien t’en demander 30. Ou même 50 ! »

« 50, tu parles, avec un peu de chance, il va pousser à 100, le cochon. »

« Et puis il va aussi me demander un chèque de caution, des fois que je ne ramène pas sa cochonnerie de cric ! »

« Il peut m’en demander encore 100 autres, pour la caution. Ou même 150 !! De nos jours, tout peut se produire !!! »

« Avec les 100 de la location, ça fera 250 ! Et même 300, tiens, allons-y pour un chiffre rond !!!! »

« Il va se tenir là, comme ça, souriant de manière narquoise, cet escroc de mes genoux, avec ce $^*ù][`\# de cric dont j’ai absolument besoin pour rentrer chez moi, et il va me les demander, les 300 euros, ce chien ! Le reste, c’est pas son problème !!!! »

Et il se monte, de plus en plus hors de lui, tout en avançant, lorsque ses pas l’amènent enfin au pied du garage visé. Il ramasse des graviers et les jete au premier étage sur le volet de bois, à plusieurs reprises. Au bout de quelques minutes, une petite lumière finit par s’allumer, et un grassouillet moustachu, hagard et les yeux mi clos, ouvre péniblement un volet en marmonant avec peine :

« Qu’est-ce qui se passe ? »

Alors notre homme, remonté comme un ressort, en lui adressant son plus beau bras d’honneur, lui hurle :

« Eh ben vot’ cric, vous savez où vous pouvez vous le mettre !!!!!!!!!!!!!!! »

C’est ce que j’appelle personnellement (en tout cas, je ne connais pour l’heure personne en faisant autant) « se monter un cric ». Être seul, perdu dans ses pensées, dans un état d’auto-énervement que l’on nourrit avec un masochisme sans nom, en prêtant aux absents,à ceux qu’on a momentanément dans le nez, les paroles et les réactions les plus désagréables. Parfois, il s’agit de gens avec qui l’émotionnel nous empêche de nous fritter avec toute l’ampleur que l’on aimerait. D’autres fois, de gens dont l’absence en question, interprétée comme une négligence vis-à-vis de nos sentiments, est la principale force. Et on se monte, et on en veut, et on voudrait leur en mettre plein la tronche, avec tout ce qu’ils viennent de nous dire ou de nous faire, les gueux, dans notre imagination.

Une compétence intéressante pour garder un état nerveux correct et constructif est d’être capable d’identifier le moment où l’on se « monte un cric ». Puis, tel que nous avons appris à le faire depuis notre accession à l’âge de raison, de démêler les faits objectifs des imaginaires pour reprendre la saine posture impartiale qui nous sied tant.

Bien entendu, en général, ça ne fonctionne pas du tout, restons sérieux. Pour ma part, ma parade est le changement d’idées. Penser à des trucs positifs, se mettre du Annie Cordy dans le baladeur (bon, OK, je n’ai pas d’Annie Cordy dans le dit baladeur, mais vous saisissez l’idée générale), rompre le moment de pensée solitaire par un coup de fil ou le visionnage de l’intégrale des grimaces de de Funès, bref, briser l’engagement émotionnel qui dirige la pensée rationnelle. Après, si vous emmargez chez les moines Shaolin, une simple respiration pour suffire à vous reconcentrer, je ne sais pas. Mais surtout : apprenez à repérer vos montage de cric. L’indice de base est le fait d’être seul, sans stimulus extérieur (chez vous, en marchant, en transports…) et de passer d’un état ordinaire à un énervement certain. Cela doit toujours attirer votre attention. Si vous réalisez que vous vous imaginez des scènes qui ne se sont pas produites, trouvez la méthode que vous voulez, mais agissez. Le procès par contumace n’est jamais un bon procès, il n’est même pas apte à satisfaire les familles de victimes dans la vraie vie, c’est pour dire.

Soyez sympa avec vos nerfs : ne vous montez pas de cric !

7 commentaires

  1. Joël dit :

    J’avais bien besoin de ce genre d’article. C’est qui ce Matt qui écrit des articles pour me faire culpabiliser… En fait, oui, c’est moi qu’il cible. Quand j’ai écrit un article invité pour Acide-Ici, il a été très déçu et en fait, il me fait payer parce qu’à l’époque, il a pas osé me dire non. C’est quand même incroyable, ce mec donne des leçons sur le montage de cric alors que c’est lui qui se monte le cric. D’ailleurs, j’ai cru qu’il mavait piqué mon idée de mon article « le petit village en crise » qui démarre aussi avec un mec qui tombe en panne près d’un village. Il me cherche!
     
    Sans rire Matt, j’ai vraiment l’impression de me retrouver dans ton article. Je suis du genre à toujours analyser la situation pour avoir un plan A, un B et un C alors que finalement, c’est toujours en situation que je suis le plus efficace.
     
    Le pire, je pense, c’est le coup de manivelle du cric… Du genre, un mec vous demande « hé, t’as pas une clope? » et je réponds bêtement, en partie choqué par une telle impolitesse « non, désolé, je ne fume pas »… Et là, c’est parti. Je me dis « pourquoi je suis désolé de pas fumer? Chui con ou quoi, j’aurais du lui faire remarquer son manque de tact pour s’adresser à un inconnu, de 1. Et de deux, c’est lui qui devrait s’excuser de foutre sa santé en l’air jusqu’à vivre au crochet de la société à cause d’une maladie des poumons qui le rend incapable de faire quoique ce soit. D’ailleurs, il doit pas faire grand chose de sa vie, vu ses manières,… »
     
    Et puis je m’en rend compte, je me flagelle un coup, je me remémorre les heures passées devant Dorothée durant mon enfance et je me calme.
     
    Et en Belgique on dirait « Tu te montes un cric? Descends une Kriek! »

    • Matt dit :

      Meuh non, si j’ai pris ton article invité malgré ta belgitude, c’est qu’il était bon ! :p

      « Tu te montes un cric? Descends une Kriek! » : je suis total fan !!

      Sinon, l’effet que tu décris est le frère jumeau du cric : la post-analyse à outrance. C’est un thème d’article à écrire, d’ailleurs, car comme tout en ce bas monde, l’emploi de la post-analyse est une question d’équilibre, mais celui-ci est particulièrement fin : analyser ses « échecs » pour apprendre et savoir s’arrêter avant que cela ne devienne stérile. Encore un que j’ai dans les limbes de mes intentions. Je ne suis pas prêt d’être à sec sur ce blog ! :)

      Néanmoins, le « cric », c’est encore un peu différent : ce n’est pas de la post-analyse, mais de la pré-analyse, donc d’un truc qui ne s’est jamais produit, et qui en général ne se produira pas (sauf si on le force, on est parfois très vicieux) : c’est donc l’analyse totalement virtuelle du retour d’une expérience fausse. Tu vois un peu le délire…

  2. Bertrand dit :

    Cette histoire révèle le danger de « marcher dans la tête des autres ». Quand on gamberge sur ce que pensent les autres, en fait on gamberge sur ce qu’on craint ou espère que pensent les autres, alors que la réponse est dans leur tête et pas ailleurs, on entre alors dans le procès a priori ou dans l’espoir vain. Combien de conflits ridicules, de haines injustifiées seraient évitées si l’on prenait juste la peine d’aller chercher la réponse chez la personne concernée plutot que dans nos gamberges et nos fantasmes.

    • Matt dit :

      « marcher dans la tête des autres ». J’aime bien l’expression.
      En plus des conflits et des haines, il y a aussi moult frustrations qui passeraient à l’as si on éradiquait les « crics »…

  3. Piotr dit :

    Moi ce qui m’interesserait le plus, c’est le processus de changement d’idees suivant la position sur l’echelle du crir sur laquelle on se trouve… car s’il est encore facile de sauter a une autre idee au debut du processus, generalement, a la fin, on est focalise et obnubile par notre colere interne a part si un evemenement totalement innatendu et exterieur vient nous deranger…
     
    D’ailleurs, l’emotion extreme arrivee a un stade est dure a canaliser, une sorte de point de non retour (je me souviens de quelques rares cours de physique, il n’y a pas mention d’une sorte de point de rupture en mecanique a partir duquel il est difficile de revenir a l’etat initial ?) . D’ou le fait que nous devenons incontrollable et meconnaissable dans une foule, que l’on peut tromper son etre aime car notre cerveau devient deconnecte, que l’on peut blesser quelqu’un lors d’une dispute… enfin, j’dis ptet de la merde donc arretez-moi au cas ou ;)

  4. Le jugement par contumace ou montage de cric, j’adore ces allégories, images, qui parlent tellement mieux que les théories psychologiques trop descriptive.
    C’est avec humour que vous parlez de cette auto-stimulation émotionnelle pour « réussir à échouer », ou encore pour « se fouetter avant que l’autre ne le fasse à notre place! ».
    Merci aussi. Oui, parce que le déclic vient du cric, cette métaphore que vous exposez avec une belle concision presque mathématiques.
    Avant de lire cet article, j’avais deux problèmes quantiques bien séparés, et selon mon humeur, pour affronter mon stress, j’utilisais tantôt l’un ou l’autre, histoire de changer de « difficulté de vivre »…
    Avant ce fameux « cric », y avait ma procrastination et mon comportement dit masochisant, et les moutons étaient bien gardés.
    D’un côté, c’était ouais-bon-demain-j-l-ferai-parce-que-là-et-tatata… de l’autre côté c’était: ce qui m’arrive c’est génial, oui mais et si ça se passait autrement, et si je n’assure pas, et si un gros nuage noir arrive, et si et si…
    Pour résumer : 1/peur de prendre le taureau par les cornes, blocage émotionnel pour passer à l’action 2/besoin que les choses se passent mal, qu’on me rejette, comme ça ça me rassure!

    Depuis votre texte à cric, 1 + 2 = un seul problème à résoudre! Ouais!

    Un seul problème, comme un seul noyau : pour résoudre les crises de procrastination, agir sur le schéma masochisant!

    Exemple : non je le ferai demain. Bon. Faut pas bousculer un procrastinateur sinon il s’enferme comme une huître et ciao! Au lieu d’agir directement sur la volonté, agir sur l’imagination, car l’histoire du cric, c’est bien une histoire d’autosuggestion négative.
    Masochisant, ok : oui il peut tout m’arriver, et le pire aussi, dresser alors une liste du pire la liste noire, jusqu’au ridicule, jusqu’à se rendre compte à quel point je me crée ma propre fin du monde! Humour, dérision, et se dire : « Ok, j’accepte la peur que tout peut s’effondrer, maintenant, j’en rigole! »

    Et comme vous le dîtes si bien : repérérer ces moments où le scénario catastrophe vient pointer le bout du nez!!! Etre conscient, mettre de la conscience dans son ici et maintenant !

    • Matt dit :

      Bonjour Fred,

      Ravi d’accueillir un blogueur littéraire sur ces pages ! :) Que celui qui n’a jamais ni procrastiné, ni douté de lui, vous jette la première pierre… D’ailleurs, votre remarque sur la procrastination me rappelle que j’ai sous le coude une suite à mon premier article sur le sujet (en mode brouillon, donc en mode procrastination – en même temps, j’ai au moins 50 idées d’articles dans le mode brouillon de WordPress, on ne peut pas tout faire en même temps).

      Pour en revenir à l’histoire du cric et à vos scénarii catastrophes, il faudrait que je développe un jour un principe fondamental de la communication (oui, oui, il y a bien un rapport qui va se dessiner d’ici la fin de ma phrase) : exposer son propre besoin et ne pas prendre sur son dos les contraintes et désirs de la personne en face – la laisser donc s’en occuper elle-même (c’est l’inverse du « je lui proposerais bien ça, mais il/elle va refuser/ne sera pas intéressé(e), c’est sûr »). Oui, ce serait un thème d’article prolongeant cette histoire de cric (qui est un piège dans lequel je pense que nous sommes tous tombés au moins une fois).

      “Se fou­et­ter avant que l’autre ne le fasse à notre place!” : j’aime bien cette manière d’exprimer la chose. ;)

      Merci pour votre commentaire, en tout cas ! :)
      Matt a posté dernièrement Vendons un frigo à des Esquimaux

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