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La recherche de pitié, cette sournoise arme d’autodestruction massive

Appitoiement Arme Destruction Massive

Attention aux retombées…

Émergence de la stratégie

Pitié : « sentiment d’affliction que l’on éprouve pour les maux et les souffrances d’autrui, et qui porte à les soulager ». Il s’agit là, au niveau fondamental de l’analyse, d’un sentiment naturel chez un animal social, favorisé par l’évolution, tant il est vrai que l’entraide est une fonction de survie essentielle dans ce cadre. A un niveau d’analyse supérieur, on peut clairement estimer qu’il s’agit là d’une grande aspiration et d’un noble sentiment. Mais, comme tout concept général, il ne prend son sens que dans un sain équilibre de sa pratique (il faut vraiment que je plie un jour les deux articles que j’ai sous le coude concernant le principe d’équilibre d’une part et les cas de non application d’autre part).

Certaines personnes font leur spécialité, dans un domaine de leur vie voire dans tous (finances, amour, amitié, travail, …) de chercher à faire éprouver de la pitié à leur égard (légitime ou non) chez leur prochain. Ceci est issu de ce que cette stratégie génère des gains à court terme (au moins de nos jours et sous nos latitudes). Ce gain peut être d’ordre

  • Financier (« tiens, tu n’as pas d’argent, prend ça » ; « laisse, je sais que ta vie est dure, c’est moi qui paye »)
  • Pratique (« bien entendu, toi, avec tout ce qu’il t’est arrivé ces trente dernières années, tu es dispensé(e) de faire un effort »)
  • Affectif (« truc n’a vraiment jamais de chance, soyez bien tous et toutes gentils avec lui/elle »)
  • Flatterie de l’ego (« – Je suis nul(le), je vaux moins qu’un postillon de microbe, je suis une sous raclure de dessous de paillasson de cave, bouh  » « -Mais non, ne dis pas ça, tu es génial(le), car tu as 872 qualités évidentes que je vais t’énoncer dans l’ordre durant les sept prochaines heures »)
  • Un milliard d’autres choses.

En fonction des cas, les abonnés à la stratégie de l’apitoiement s’attaqueront à  leur cercle social, leur famille, des inconnus, voire au sein des organismes d’aide sociale.  Attention, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas écrit : j’estime bon, et même nécessaire, qu’une partie de l’argent des impôts soit destiné à l’aide de personnes le nécessitant (après, on peut discuter de quelles personnes et de quel type d’aide, mais l’article prendrait alors une tournure politique non souhaitée ici. N’en induisez pas mes orientation politiques et morales pour autant.)

Là où le bât blesse

L’inconvénient de cette stratégie est issu de l’image de soi qu’on se doit alors de véhiculer régulièrement, voire en permanence : l’image de quelqu’un qui (ne) mérite (que) la pitié. Cet énoncé exempt de fierté de soi produit deux conséquences :

  • Le principe de réciprocité est chez nous humains d’une puissance redoutable. Lorsque quelqu’un nous fait une fleur, même non sollicitée, nous nous sentons lié par une dette que nous n’avons de cesse de vouloir régler afin de nous sentir plus légers. Ce principe est très bien traité dans le remarquable ouvrage de Robert Cialdini Influence: The Psychology of Persuasion (Influence et Manipulation : Comprendre et Maîtriser les mécanismes et les techniques de persuasion pour les ennemis de la perfide Albion), par exemple par l’étude du comportement que les voyageurs d’affaire adoptaient après s’être fait remettre une fleur en cadeau par des Rawa Krishna sans avoir eu le temps de dire ouf : incapable de leur rendre leur « cadeau », ils finissaient par leur filer un bifton puis par balancer la fleur dans une poubelle dix mètres plus loin (les autorités aéroportuaires, consciente de la force de la réciprocité, signale les zones d’action des agents de la secte, afin que les passager puissent faire de grands détours pour éviter la « confrontation » plutôt que de vivre une expérience dans laquelle ils ne s’acquitteraient pas de leur obligation de retour.) Nos accrocs à la pitié, dérogeant d’une manière ou d’une autre  au principe de réciprocité – ce qui leur convient car leur cohérence les a amené à estimer qu’on leur devait la dite pitié –  se brouillent avec tout le monde. Une par une, les personnes de leur divers cercles sociaux finiront par leur tourner le dos, parfois en leur en voulant de manière durable. Mais l’ego (mon prochain sujet d’article) va amener nos « apitoyeurs » à conserver leur stratégie consistant à se convaincre qu’il sont dans leur bon droit (ce qui est infiniment moins pénible que toute remise en cause). Par voie de conséquence, ils ne comprennent pas l’injustice dont ils sont victimes de la part de leurs anciens amis/collègues/membres de la famille/ …, s’aigrissent socialement et plongent d’autant plus dans leur logique d’apitoiement et d’incompréhension du monde.
  • A grand coups de méthode Coué, nos pauvres bougres(ses) se convainquent réellement qu’ils sont à plaindre, nonobstant toute analyse élémentaire de la réelle souffrance du monde. Ils se forcent donc à adopter des schémas mentaux de loosers, par pur principe de cohérence (toujours le problème de la remise en cause : il leur serait insupportable de se voir comme ne méritant pas les faveurs qu’ils demandent, et deviennent ainsi la première cible de leur propre manipulation.) Comme l’ego refuse qu’ils s’accablent de torts, ils développent une vision superstitieuse de la vie : ils ont la poisse, sans être digne d’une telle affliction (il faut toujours garder le beau rôle à ses propres yeux) puisqu’ils ont droit à la pitié ; tandis que d’autres ont une chance insolente (car ils se bougent jusqu’à réussir leur vie) sans l’avoir plus gagné.

Déductions s’imposant

Il découle de l’analyse rapide de ces inconvénients – majeurs, vous en conviendrez – quelques applications pratiques que je propose à votre sagacité.

Avec les autres

« Si tu donnes un poisson à celui qui a faim, tu le nourriras une fois ; si tu lui apprends à pêcher, tu le nourriras toute sa vie ». Faites attention aux « gentillesses » que vous prodiguez, en partie par pure bonté, en partie par désir de vous donner bonne conscience (à vous de mesurer quelle fraction de chaque sentiment vous est imputable au cas par cas) : vous risquez de maintenir une personne dans une logique qui ne l’aidera pas à long terme, bien qu’elle la demande elle-même.

En effet, beaucoup de gens (tout le monde dans certains cas ?) font le choix d’un bien-être à court terme lorsqu’on met une récompense immédiate en balance avec une gratification supérieure mais reculée dans le temps. Il s’agit-là de la notion économique de préférence temporelle, qui est à la base d’une bonne partie du marketing ainsi que de la prospérité des organismes de crédit à la consommation. Ce principe s’expérimente par exemple lors du test des bonbon, imaginé dans les années 60 par Walter Mischel (Mischel, W., Shoda, Y., & Rodriguez, M. L. (1989). Delay of gratification in children. Science, 244, 933-938) : il proposait à des enfants de 4 ans son bonbon préféré, mais lui précisait que s’il attendait qu’il soit revenu de sa course pour le manger, sa récompense serait doublée. 70% des enfants ne parvenaient pas à attendre le retour de l’expérimentateur, les 30 % restant ayant réussi à développer des stratégies de « distraction » de leur pulsion durant suffisamment de temps. Pour l’anecdote, les résistants minoritaires sont ceux qui ont montré le plus d’armes pour réussir leur vie, et accessoirement l’entrée à l’université, une quinzaine d’année plus tard. Libre à vous d’en déduire que résister à ses pulsions est une capacité requise à la réussite ou qu’au contraire la société récompense ceux qui défendent le moins avidement leurs intérêts dans l’attente d’un paradis futur, voire post-mortem. Les deux points de vue se défendent. (On notera aussi que les enfants les moins favorisés financièrement semblaient ressentir une tentation plus grande, puisqu’ils résistaient encore moins que ceux issus de familles plus aisées.)

Pour en revenir à nos moutons, je vous suggère d’analyser soigneusement le besoin du demandeur, et son pendant, l’urgence (les commerciaux et les dragueurs savent bien que la base pour forcer un choix en sa faveur est de l’accompagner d’une contrainte de temps, fût-elle fausse). Un réel niveau d’urgence élevée est en fait d’une grande rareté (bon, allez tout de même l’aider, cet homme qui est en train de faire une crise cardiaque sur le trottoir, l’urgence existe tout de même, n’exagérez pas, vous finirez la lecture de cet article après).

A votre sujet

Avec les gens hors de votre cercle d’amis proches , la réponse à « ça va » est OUI !!! Ne cherchez pas à vous placer en victime du sort, même lorsque ça ne va pas hyper fort. Vous vous convaincrez vous-même, vous ne parlerez que de faits et d’idées positifs, qui finiront par vous entourer, accompagnés de personnes ayant le même dynamisme que vous (non, ne tripez pas, ils ont aussi leurs problèmes, et s’ils sourient tout le temps, c’est qu’ils adoptent le même état d’esprit que vous, c’est tout ) et vous forcerez le respect et l’amitié d’autrui.

Vous avez droit à une dérogation dans certains cas très ponctuels, comme par exemple si vous avez perdu vos deux parents. Si alors un collègue de bureau doté de peu de sens humain et ne remarquant pas que quelque chose cloche vient vous prendre le chou ou si vous avez une lourde obligation que vous ne vous sentez vraiment pas le cœur à l’assumer : exposez, sans vous étendre, en deux mots, la nature de votre problème. Même si à la base il ne regarde pas les gens, cela constituera dans ce cas précis d’une certaine manière une demande ponctuelle de « pitié », qui elle est tout à fait légitime.

En ce qui concerne votre philosophie de vie

Calimero

C'est vraiment trop injuste

Lorsque s’offre à vous deux chemins pour atteindre un but, dont l’un semble simple, rapide et sans effort, et l’autre, pile-poil l’inverse, estimez toujours avec objectivité ce que vous gagnez à long terme via la voie rapide et ce que pourrait vous apporter comme « dommage collatéral » (j’adore les modes journalistiques) l’emprunt de la voie ardue. Comme le choix entre geindre en tentant d’attendrir quelqu’un qui vous fera ce que vous ne parvenez pas à faire d’une part, et vous bouger le popotin pour apprendre à réaliser la chose de l’autre, par exemple.

12 commentaires

  1. Joël dit :

    C’est la deuxième fois que j’entends parler de l’expérience du bonbon en 3 jours… Les grands esprits se rencontrent et j’ai tendance à en cotoyer de plus en plus, ce qui me rassure profondément.
    La pitié est un des sentiments les plus vil que je connaissent. La charité, le partage et l’entraide me plaisent assez que pour me passer totalement du sentiment de pitié qui est, à mon avis, tout le contraire de l’humilité.
    A quand un article sur le regret? Ca m’intéresse d’avoir ton avis!

    • Matt dit :

      Je te donnerai volontiers mon modeste avis sur le concept de regret, mais pourrais-tu être plus précis ?

      • Joël dit :

        J’ai osé, un soir, dire à une amie que je regrettais (je ne sais plus ce que je regrettais d’ailleurs cela n’a plus d’importance et, selon mes souvenirs, cela n’en avait pas plus il y a 10 ans au moment des faits) et elle m’a répondu:
         
        « Le regret est le plus vil des sentiments car c’est une négation de sa propre personnalité »

  2. Martin dit :

    J’ai lu un livre « Get anyone to do anything », ils parlaient bien du cadeau pour la réciprocité de la part des mouvements religieux, du principe de cohérence… J’ai l’impression qu’on a lu a peu pres le même genre de bouquins non?
     
    Si la pitié est nécessaire dans certain cas (coup du destion, mauvaise chance ponctuelle) tu l’évoque bien certains aiment se complaire dans le plaintif, alors que le problème vient souvent d’eux. Ne pas agir, c’est agir. Il vaut mieux les aider en anglais on dit « empowering » plutot que les laisser devenir aigris…
     
    Pour le point « répondez ca va si on vous demande ca va », ca va encore plus loin. Implicitement, on aime les gens avec qui on se sent bien. Celui qui se plaint tout le temps cree une mauvaise ambiance autour de lui et sera peu aimé… Prophétie autoréalisatrice. A l’inverse, celui qui sourit, qui est aimable, qui est marrant, on a envie d’être avec lui, on lui trouve plus de sympathie… Mais c’est souvent plus simple de se plaindre (salops de profs, trop de vacances) que de réfléchir (avoir 30 mômes, c’est souvent crevant) et se mettre à l’action (étudier 5 ans, passer le CAPES…)

  3. Bertrand dit :

     » Il est extraordinaire, il ne se plaint jamais, quel courage! » Il y a quelques fois une posture que l’on adopte en attendant inconsciemment que cette pensée naisse dans les esprits des gens qui nous entourent. Pour cela on peut adopter le principe du « je ne me plains jamais », avec par effet de miroir, le sous entendu  » ……mais, je serre les dents » qui est aussi une forme de plainte sous jacente. Pourquoi se plaint on? Pour susciter une réaction de celui qui va entendre cette plainte, par forcément de la pitié, cela peut-être simplement pour faire prendre conscience que l’on subit contre son grè une situation désagréable. Tout est dans l’analyse de la notion de « contre son grè », suivant là on on place le curseur, on passe de Calimero au réel opprimé qui réagit.
    La plainte peut aussi être l’expression d’une prise de conscience, premier pas vers l’action pour faire évoluer sa situation. Mais effectivement, lorsqu’elle est érigée en système de relation, elle débouche sur l’apitoiement narcissique. Une réponse peut-être:  « Ok, j’entends bien, et qu’est-ce que tu penses faire pour sortir de cette situation? ».

  4. Anais dit :

    Très bon article, le risque quand on commence a parler de Responsabilité individuelle (en cela qu’il reste plus facile de se plaindre de sa situation que d’essayer de la changer ), c’est qu’on a vite fait de passer pour un libéral sans coeur !

    Si le thème de la pitié t’intéresse, je te conseille « La pitié dangereuse » de Zweig.

    Selon Zweig, Il y a en effet « deux sortes de pitié.
    L’une, molle et sentimentale, qui n’est en réalité que l’impatience du cœur de se débarrasser au plus vite de la pénible émotion qui vous étreint devant la souffrance d’autrui, cette pitié qui n’est pas du tout la compassion, mais un mouvement instinctif de défense de l’âme contre la souffrance étrangère.
    Et l’autre, la seule qui compte, la pitié non sentimentale mais créatrice, qui sait ce qu’elle veut et est décidée à persévérer avec patience et tolérance jusqu’à l’extrême limite de ses forces, et même au-delà ».
     

    • Matt dit :

      Oui, les gens étant souvent manichéens (pauvre Manichée, lui qui avait des visions si subtiles du monde, quel adjectif on lui a collé) par nécessité de simplification (l’étiquetage de base) vont te mettre forcément soit dans la case des mous déresponsabilisant autrui de tout, soit du côté des égoïstes privé de coeur, d’empathie et d’intérêt pour l’autre. :)

      Merci pour cette excellente citation de Zweig (dont je n’ai pour l’instant lu que Le Joueur d’Echec, son « best seller »). Je m’intéresserai donc à « La Pitié Dangereuse ».

  5. Argancel dit :

    Merci pour ce texte rafraichissant ! Effectivement j’ai entendu cette histoire des agents de la secte qui te filent une fleur.
    Sinon le test du bonbon, je le connais plutôt sous le nom du test du Schamallow ou marshmallow en anglophone :).
    Je peux te dire que je l’ai eue longtemps cette mentalité de quêteur. Ca peut même me reprendre parfois, mais là il faut vraiment que je sois à bout !!

  6. nounours501 dit :

    j’ai usé de cette stratégie lol, ça marche jusqu’à un certain point comme tu le dis.

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