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Inné, acquis… ou pragmatisme ?

Débat impossible

Débat impossible…

Voici un petit combat de boxe sociale assez courant, voire récurrent. Il n’a aucun intérêt au premier degré, mais au second, vous pourrez lire beaucoup de choses sur ses participants… Si vous descendez du ring(1) !

A ma gauche, Marcel, innéiste forcené(2), un bête de débat de machine à café, a déjà exercé au bar des sports durant les vacances. Pour lui, les êtres sont prédestinés à leurs réussites et échecs. Il vote à droite, ne pratique diverses activités que si des signes lui montrent immédiatement qu’il est « bon », et classe d’ailleurs les âmes en deux catégories : les « bons » et les « mauvais ». Il regarde les choses avec un certain fatalisme et ne croit guère à la notion de progrès. Surtout chez les mauvais. Pour Marcel, on ne progresse pas, on révèle simplement ce qui était déjà là. Peu de choses peuvent empêcher les bons d’être bons ni tracter les mauvais vers le moins mauvais. Le hasard fait généralement que Marcel est bon, néanmoins, bien qu’en général il admette quelques personnes sur terre comme étant meilleures que lui(3).

A ma droite, Jules, « acquiiste »(4) en intra-veineuse, bien-pensant et moralisateur. Pour lui, n’importe qui peut tout apprendre, et si vous ne courrez pas le 100 mètres en 9 secondes 54 tout en calculant la section efficace de diffusion positron-positron au troisième ordre de correction radiative, c’est que vous ne vous êtes pas assez entraîné. Son cœur bat à gauche(5). Partant du principe que si l’on élève ensemble un humain et un ver de terre ils arriveront au même point, il pardonne tout à tout le monde car estime que les gens n’étant que le produit de leur histoire, il ne sont pas vraiment dotés de libre arbitre (Jules excepté, tout de même.)

Ils ont un sujet (les performances de la petite dernière en gymnastique, la précocité de Mozart, le recyclage professionnel des mineurs de fond…) et ils sont prêts à en découdre. Vous voulez vous jeter dans la mêlée ? Ttttt…. Si vous voulez éviter un échange très con, c’est le moment de vous distinguer et de la boucler. Les réactions des protagonistes va par contre vous en apprendre beaucoup sur leur histoire, leurs opinions, etc. Si vous êtes un brin vicieux, à l’occasion lancez vous-même le débat mais avec l’innocence et la naïveté d’un Candide Voltairien. Pour ma part, je me suis même déjà farci le rôle du contradicteur lorsque l’un des deux camps n’était pas représenté, mais très honnêtement, c’est de la gourmandise, restons sérieux.

ADN

L'innéiste a toutes les cartes en main

Ce type de « débats » procède des mêmes ressorts que ceux concernant la religion ou la politique : les arguments avancés en seront en général spécieux, tronqués, orientés, non significatifs statistiquement voire complètement faux. Impossible d’arriver à une conclusion, un consensus, une quelconque évolution de la pensée des gens. Je me souviens d’une de ces innombrables joutes au cours de laquelle un « acquiiste » arguait qu’en ce qui le concernait, sa réussite scolaire était à l’évidence de l’ordre des facultés intellectuelles acquises, puisque ses deux parents étaient profs. Dans sa volonté de voir le monde tel qu’il l’avait décidé, il oblitérait le fait qu’en plus de l’avoir élevé, ses parents l’avaient aussi conçu… Un innéiste aurait pu utiliser la même démonstration pour en tirer la conclusion inverse. Ceci est le propre des non-débats, comme en vérité il en existe tant qu’on en finirait par avoir du mal à percevoir les discussions constructives dans la vie courante au milieu de tout ce bruit. Dans le cas qui nous intéresse aujourd’hui, vous devrez en général vous contenter de « rétroprédicitions » sans intérêt, tenant en gros du « s’il l’a fait, ça prouve qu’il pouvait » qui s’opposera au tout aussi fin « s’il ne l’a pas fait, à tous les coups c’est qu’il n’en était pas capable ».

Au fond, ce sont les tripes (parfois celle des parents d’ailleurs, ce genre de pensées étant souvent familiales(6)) qui parlent. On veut démontrer que les choses sont ainsi parce que « c’est obligé », ou bien car « ce serait dégueulasse si le monde était autrement ». C’est une vision prédéfinie du monde que l’on veut imposer, comme couramment en morale, politique ou religion. Je pense les choses ainsi, donc inutile de regarder, elle le sont, je l’ai démontré. « Inutile de regarder » signifiant bien entendu « peur de le faire et d’être sapé dans les fondements de nos pensées ».

On en arrive à la base de la chose : sur ce débat comme sur d’autres, sous le couvert de discussions et démonstrations « scientifiques »(7), les gens ne parlent pas des autres ni du monde, mais d’eux-même. De l’amour et de l’admiration qu’il faut leur porter. C’est tout. Et c’est pourquoi ce n’est pas un débat, malgré les apparences.

Pour l'acquiiste, tout le monde peut tout apprendre

Pour l'acquiiste, tout le monde peut tout apprendre

L’innéiste veut qu’on voit en lui celui qui était prédestiné à réussir, être intelligent(e), ayant des qualités de naissance que rien ne peut lui retirer et qui doivent être reconnues comme telle.

« L’acquiiste » veut qu’on voit en lui celui qui était égal en tout point à l’ensemble des autres humains au départ et qui n’a réussi que par son travail et sa volonté à faire de « grandes » choses et à être quelqu’un d’intelligent, alors que tout le monde aurait pu en faire autant. Il faut donc l’admirer pour ça.

Par contre, si vous voulez vivre une vie moins conne, je vous conseille de vous séparer des notions de chance, de destin, et surtout d’arrêter de vous regarder le nombril en vous demandant pourquoi on doit vous admirer. Je vous conseille le pragmatisme, celui qui dit que de là où vous êtes et avec ce que vous avez actuellement, vous devez tirer le meilleur pour votre vie, point. Et ne participez plus à ce genre de débat lorsqu’il surgit. Observez-le, c’est humainement riche d’enseignements.

D’ailleurs, vous avez probablement vous aussi vos sujets favoris pour regarder les gens s’étriper à tous les coups sans que rien ne puisse en ressortir…


(1) Pour les plus avancés, il existe aussi l’option de participer ponctuellement à dessein de sonder les diverses réactions à des ébauches d’arguments si vous sentez qu’ils peuvent faire mouche. Juste de petites interventions par petites touches, attention !

(2) C’est en général son seul trait commun avec Platon.

(3) Mozart, Albert Einstein, Benjamen Castaldi…

(4) Oui, je sais, « acquiiste » n’existe pas, le terme exact est empiriste, mais pour cibler le débat inné-acquis, je trouve ça plus clair pour le vulgus. Et je ne vais pas rentrer dans cet autre débat sans fond, « néologisme » versus « barbarisme ».

(5) Non, ce n’est pas un cours d’anatomie.

(6) Cela démontre que ces opinions sont innées ou acquises, au fait ?

(7) Oui, généralement les arguments vous seront présentés comme scientifiquement prouvés ; ce genre de sujet autorise cette sorte de cautionnement intellectuel bien plus aisément que la politique ou la religion, ce qui permet des raccourcis intéressant par rapport à la durée ordinaire de la pause café.

6 commentaires

  1. amandine dit :

    Alors là, je suis d’accord à 100%!
    mais qu’est ce que la politique vient faire là dedans?

    • Matt dit :

      Chez l’humain ordinaire, la politique est (au mieux, chez ceux qui réfléchissent à autre chose qu’à la toilette de l’épouse de tel homme politique…) un mélange non ordonné entre des buts et des moyens pour atteindre ces buts. Je connais pour ma part trois grands type d’orientations (libérale, qui veut plus de liberté pour l’individu, notamment au niveau économique ; désir d’ordre, de sécurité et de conservatisme, plaçant la communauté au dessus de la somme des individus qui la compose ; et sociale, plaçant l’intérêt et la protection de chaque individu au dessus de l’intérêt commun), toutes trois orthogonales (elles sont généralement à deux contre un sur beaucoup de sujet, tels l’imposition, le contrôle des libertés, l’intervention de l’état en macro-économie, … mais pas les mêmes deux et le même un) mais sont regroupées en seulement deux camps, droite et gauche (Attention, cette analyse des choses est très personnelle, et je ne la pense pas partagée par qui que ce soit…). De par l’origine même de la distinction gauche-droite (monarchie contre république du temps de la constituante en 1791), les partisans de la droite sont plutôt enclins à penser que les gens ont des valeurs de naissance différentes et ceux de la gauche qu’au contraire elles sont égales.

      Je n’arrive pas à remettre la main sur une étude statistique qui validait mon analyse (elle était peut-être même bien sur papier et non sur le net), mais en tout cas ce que j’écris dans ce billet est issu de ma propre observation. Je te suggère de faire l’expérience et de nous tenir au courant des résultats ! ;-)

  2. Le Gros Nez dit :

    Zarma, en plein dedans !
    Va falloir fuir les débats un petit moment pour se débarrasser de ces mauvaises habitudes… Mais la fuite n’est-elle pas une manière de ne rien résoudre, ou bien le forçage personnel de non implication dans un débat stérile peut-il aider à s’en sortir ? J’imagine que chacun a une propension naturelle à s’impliquer dans des débats vides de sens, mais porteurs d’affirmation de sa propre personnalité.
    Et toi, échec ou Matt ?
     

    • Matt dit :

      Chacun a une propension naturelle à s’impliquer dans des débats vides de sens, mais porteurs d’affirmation de sa propre personnalité

      Excellent ! J’achète ! :)

      La fuite ne résout rien… Mais l’implication dans un débat dont le solution n’est pas à porté de main (en l’occurrence, on manque cruellement de données scientifiques pour délimiter les frontières de l’acquis, de l’innée… Et du reste) non plus, bien souvent. Je ne dis pas qu’on ne peut pas avancer, mais le contexte de ce genre de débat (l’innée et l’acquis n’étant qu’un exemple) nous emmène généralement dans un affrontement stérile donc très con… Ce que nous voulons éviter.

      Note que je ne préconise pas la fuite, mais plutôt le second degré, celui dans lequel les contradicteurs deviennent les objets d’étude. :)

       

       

  3. Raphaël dit :

     » D’ailleurs, si j’ai bien observé, le « déterminisme » est envisagé comme problème de deux côtés tout à fait différents, mais toujours d’une façon profondément personnelle. Les uns ne veulent, à aucun prix, abandonner leur « responsabilité », la croyance en eux-mêmes, le droit personnel à leur mérite (les races vaniteuses sont de ceux-là — ) ; les autres, au contraire, ne veulent répondre de rien, n’être la cause de rien et demandent, par suite d’un secret mépris d’eux-mêmes, à pouvoir se décharger sur n’importe qui. »

    Par delà le bien et le mal.

    C’est ce passage que les crétins n’ayant jamais lu Nietzsche déforme en citant « Les vainqueurs ne croient pas au hasard »

    Maintenant il reste à rétablir la vérité sur Baudelaire et la plus belle ruse du diable et ma vie pourra s’achever !

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