phases de la vie

Abstraction, pragmatisme et phases de vie

phases de la vieL’idée de ce billet n’est ni de vous enjoindre à accepter les limites que d’autres tentent de vous insuffler(1), ni de vous suggérer de limiter de vous-même vos projets de vie sous d’obscurs motifs d’auto-dévaluation. Je demeure en accord avec ce que j’avais écrit dans « Nos limites ? No limit !« . Non, voyez plutôt ce petit article comme une suggestion de mode d’emploi de la vie vue par phases, avec pour but d’en tirer le plus de staisfactions, et concommitamment le moins de frustrations possible. Comme une petite suite à  » Ça ira mieux demain – le grand secret de la procrastination« . Et surtout, je l’avoue, c’est aussi une petite diatribe(2) que je m’adresse à moi-même, qui comme tout le monde ai parfois tendance à oublier mes propres préceptes (les conseilleurs ne sont pas les payeurs, tout ça tout ça).

Ne pas limiter ses choix exploratoires sur cette planète (ou plus loin, pour ceux qui vivront la réelle expansion spatiale) est en effet un principe qu’il faut savamment nuancer, afin de ne pas tomber dans les travers de la procrastination par perfectionnisme. D’autant que, si je n’ai pas pour habitude d’être habité par de macabres pensées, j’estime pour autant qu’il convient de ne pas oublier que nous sommes mortels, et que notre temps « efficace » typique est inférieur au siècle. Voici pourquoi j’estime que la vie peut avantageusement être structurée en phases, disons deux pour simplifier (non, je ne prône pas la rupture sèche le jour de l’anniversaire des n ans à minuit, restez sérieux deux secondes, s’il vous plaît.)

Première phase : l’impétuosité de la jeunesse

La première phase de la vie devrait être celle de l’apprentissage tous azimuths, sans réserve, sans limitation, sans autre but que d’épancher cette soif insatiable de tout apprendre, de tout comprendre, de tout faire. Un apprentissage sans but ni objectif. On n’apprend pas à lire à six ans dans le but d’un jour passer les concours administratifs afin de protéger sa retraite. On ne va pas dans un club de basket pour pouvoir placer ultérieureement un sport d’équipe sur son curriculum vitae. On ne va pas apprendre la musique pour pouvoir vivre de revenus de concertiste. On ne joue pas aux mécanos pour se former à son futur emploi en atelier chez Renault. On ne prend pas un an pour faire le tour du monde en backpacker pour s’en vanter auprès d’un recruteur. On ne vit pas son premier baiser dans une optique de formation à la réussite du couple.

On fait tout ça, et bien plus de choses encore, parce que c’est cool, c’est passionnant, c’est excitant, bref, c’est la vie, sans le moindre but formulé. D’ailleurs, les buts formulés a priori sont par essence crétins, non adapté au monde dans lequel ils devront s’accomplir dans le futur, ni à la personne qui devra les accomplir.

Le but de l’école n’est pas (ou ne devrait pas être) de former des travailleurs (qui ne se serviront de toute façon jamais de ce qu’ils ont appris à l’école dans un cadre professionnel) mais des citoyens informés, comprenant et épanouis, ouverts. Et dans le même esprit, le jeune (allez, puisque je sens que vous allez me poser la question, je vais chiffrer la notion à la très grosse louche à vingt-cinq ans, plus ou moins cinq ans) est là pour explorer, accumuler des expériences, prendre plusieurs chemins avant de trouver le bon, bref, est là pour se trouver.

Je pense donc que dans cette phase de vie, 90 % de son expérience devrait s’effectuer sans but, de surprise en surprise, et 10% devraient être consacrés à des réalisations pragmatiques, effectives, à but de motivation. Car il n’est pas bon pour la formation de l’esprit de n’avoir jamais accompli quoi que ce soit, de n’être que dans les potentialités abstraites. Changer d’envies, de cercles, d’activités, de projets et d’études tous les ans, admettons, mais sans excès. Aller chercher un diplôme, une ceinture noire d’art martial, effectuer un concert ou participer à une exposition, aller jusqu’au bout du projet de court-métrage entre amis et en organiser une projection publique, bref, aller jusqu’à un pallier dans un projet, un cycle d’étude, une activité, ça fait du bien aussi. A hauteur de 10% de l’activité de l’enfant ou du jeune adulte. Tout le reste étant consacré à l’errance exploratoire et à l’enrichissement qu’elle procure.

Seconde phase : la maturité de l’expérience

Et attention, c’est là que les aténiens s’éteignirent et que les Tanguy tanguèrent : il faut que cette phase cède un jour le pas à la suivante. A partir d’un certain moment, il faut utiliser ce qu’on est devenu, ce qu’on a appris, bref, son humanité particulière, empreinte de sa propre expérience, pour s’accomplir. Et c’est à cet instant qu’il faut assumer non seulement ce que l’on est (ce qui n’est pas si difficile) mais surtout ce que l’on n’est pas (c’est plus complexe). Devenir, comme on dit en développement personnel, le meilleur soi-même.

Le but ici est, comme annoncé précédemment, de ne pas céder au perfectionnisme (l’autre écueil étant de se croire trop vieux pour apprendre quoi que ce fût – lien vers « non au jeunisme forcené »). Précisons que ce que j’entends donc par pragmatisme ne se traduit pas ici à un arrêt de tout apprentissage pour ne vaquer qu’à des préoccupation purement prosaïques. Il s’agit plutôt d’une limitation à ce dont on a besoin pour accomplir ses projets. Contenir à 10% l’errance exploratoire (afin de continuer à s’aérer l’esprit) mais passer 90% du temps à être – attention, c’est probablement le terme le plus important de cette seconde phase – collimaté.

Prenons un exemple basique mais concret. Disons qu’il vous vienne l’envie d’écrire des chansons. C’est un moyen d’expression qui vous sied, et cela forme un projet personnel qui vous emplirait de fierté (avoir votre propre album autoproduit, par exemple). Si vous avez plié le conservatoire dans un instrument lorsque vous étiez petit et que vers 18 ans il vous a pris d’aller, durant deux ans, suivre des cours d’harmonie jazz, génial ! Vous êtes parfaitement outillé pour réaliser la musique de votre projet (attention, dans une chanson, il y a aussi les textes. Comment, vous avez fait Khâgne ? OK, allez-y, créez sans contraintes).

Si en revanche vous n’y connaissez rien, méfiance. Voici les deux écueils communs. Le premier : renoncer. Eh bien oui, vous êtes trop vieux pour apprendre, il faudrait d’abord faire du solfège, et puis ceci, et puis cela, et on n’apprend plus lorsque l’on n’est plus enfant, gnagnagna, bref, vous êtes une loque qui se cherche des excuses pour ne rien accomplir de ce qui lui fait envie (les excuses, ça aide devant son miroir, lorsque l’on dresse la liste de ce qu’on ne fait pas). Mauvais choix, vous ne reviendrez pas en deuxième semaine.

Le second : une planification perfectionniste du projet sur trente ans. Car oui, il vous faut aller faire cinq ans de solfège, puis cinq de piano, cinq de basse, cinq de batterie, cinq de chant, cinq d’harmonie, cinq de jeu en groupe, cinq d’atelier d’écriture… Mince, j’en suis déjà à quarante ans, et vous n’êtes toujours pas prêt.

Non, il faut vous prendre tel que vous êtes, avec ce que vous avez appris précédemment et ce que vous n’avez par appris, et dresser un projet ambitieux (ne serait-ce que par la créativité) mais réaliste de ce que vous allez faire (notez que je vous prépare quelque chose sur la définition des objectifs, à la sauce ACDC). Puis vous allez apprendre, certes, mais de manière ciblée. Pragmatique. Par exemple, ici, vous vous accordez six mois pour apprendre quelques accords de base à la guitare et à les jouer en place (ne jamais oublier le rythme, dans cette histoire), tout en vous informant en quelques heures (cela suffira) sur les bases des bases de l’harmonie majeure, et écrivez vos textes. Oui, si vous en saviez plus, vous pourriez explorer plus d’horizons, mais pendant que vous apprendriez, vous n’exploreriez rien (en termes de création, j’entends). Et vous ne sauriez toujours pas tout, quoi qu’il se passe…

Vous avez bien compris que cet exemple se transposait à n’importe quel projet personnel, à toute envie de reconversion professionnelle, etc. Pour ma part, j’adore écrire, et plus j’écris dans ce blog, plus j’apprends. Mais si j’avais dû, moi qui n’ai aucune formation littéraire, aller m’inscrire en hypokhâgne en cours du soir et en ateliers d’écriture le week-end durant dix ans avant de taper ma première ligne, je me serais privé de bien des joies (issus de mes écrits imparfaits et illettrés).

Parmi mes projets personnels (qui sont légion), certains concernent la musique, justement, d’autres l’écriture, d’autres encore la science(3) – et dans tous ces domaines, je ne sais presque rien par rapport à la masse de ce qu’il « faudrait » savoir. Et bien d’autres domaines encore (je ne vous parle même pas de mes activités liées au projet d’indépendance financière). L’un de mes projets (le plus flou actuellement) utiliserait même les compétences d’au moins six domaines d’activité ! Bien entendu, mon but est de le construire avec des apports de semi-débutant dans chaque compétence en question, et de n’apprendre de manière effective que ce qui me servira directement. Bien-sûr, mon niveau faible à moyen dans chacun de ces domaines limite un peu la créativité que je pourrai exprimer dans le projet, mais ce sera moi, avec mes idées, formées de mes expériences, plus faibles que celle d’autres personnes dans certains domaines, mais remplacées par mes propres exploration. Cette création ne sera donc que la mienne.

C’est ça, accepter qui l’on n’est pas. C’est aussi, à l’aune d’un « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » détourné de la pensée originelle de Lavoisier, se rendre compte que pendant qu’on n’apprenait pas une chose, on en apprenait une autre, et que le mélange est unique. Mélange qui ne s’exprimera que si vous passez à la phase pragmatique…



(1) Gardez tout de même comme limites « imposées par le grand extérieur » le respect de la légalité et de la bienséance élémentaire, bien entendu…


(2) Enfin, façon de parler. Même si l’on peut m’attribuer certaines affinités avec les Cyniques, cet article ne prendra pas la forme de faux dialogue à opposition féroce qu’il devrait adopter pour prétendre à la qualification de diatribe.


(3) De par ma formation, c’est le domaine dans lequel je me rends le mieux compte de la masse de ce que j’ignore, effet pervers s’il en est.


4 réflexions sur “Abstraction, pragmatisme et phases de vie”

  1. Bonjour, avoir des projets est essentiel pour évoluer et pour casser un peu les murs de notre cerveau, ça fait du bien d’avoir un peu plus d’espace !

    Accepter ce que l’on est fait partie du jeu et s’aimer tel que l’on est aussi . Nous sommes tous unique, alors ne cherchons pas à ressembler à un tel ou un autre, soyons nous même et avançons en confiance !

    zenie 

  2. Bonjour Zenie, et merci pour ton commentaire! :)

    Je dirais même plus : quel pourrait être le but d’une vie sans projet ? Attendre le cimetière ?

    Comme tu le dis, s’accepter fais partie du jeu : ne pas s’accepter est contre-productif, en règle générale. Quant à avancer en confiance : je suis d’accord, c’est ce qu’il faudrait. Mais ce n’est pas toujours évident… :)

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