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Une vie dans tous les sens

pourquoi

 

Bon, je suis grave à la bourre. Mais il se trouve que Jean-Louis, le sympathique auteur du blog Ma vie en main, est ce mois-ci l’organisateur éphémère du festival inter-blog À la Croisée des Blogs de mon ami Argancel, le tôlier de DeveloppementPersonnel.org. Et alors ? Et alors il se trouve que le dit Jean-Louis nous a pondu un sujet d’un genre auquel on ne peut se retenir de répondre, même au café des sports du coin. Voici donc, en toute hâte et au vol, une tentative de contribution à cette édition du festival centrée sur le thème fourre-tout mais irrésistible « Comment donner du sens à la vie ?« 

Du sens du sens

Sa vie, c’est une chose. C’est parfois un sens interdit plein de doubles sens, elle recèle parfois de sens cachés, il arrive même à certaines d’être dédiées au plaisir des sens, mais dans l’ensemble, on la cerne plus ou moins. Reste le sens.

Le sens, une direction, une orientation privilégiée. Du coup, le sens est mode de parcours sur une droite ou sur une courbe, voire mouvement de rotation autour d’un axe. C’est par voie de conséquence la direction dans laquelle s’exerce une force, une action dans un but déterminé. Quel but ? Je sens (sans jeu de mot) que l’on va être obligés d’y revenir.

En intégrant la notion de temporalité à l’exploration précédente, on en arrive naturellement à assimiler le substantif « sens » à l’ordre dans lequel se succèdent les éléments d’un processus. Il devient donc succession ordonnée et irréversible d’événements. Comme la vie, du coup. Oui, il est possible que l’évocation du caractère irréversible de cette dernière vous soit désagréable, mais figurez-vous que ce n’est pas moi qui ai conçu les choses ainsi.

Au pluriel, les sens évoquent la faculté de recevoir des informations du monde extérieur. Lumière, son, température, consistance, composition chimique, position de son propre corps, état de ses muscles, orientation de la gravité… Du fait du lien avec les informations que le système nerveux central reçoit du note propre corps (qui après tout lui est aussi extérieur que z8_GND_5296), les sens évoquent aussi le besoin organique dont la satisfaction est source de plaisir pour l’individu. Et du coup, l’éveil des sens évoque le besoin de satisfaire l’instinct sexuel.

De retour au singulier, nous nous retrouvons devant le sens commun, le « sixième sens » (comme si on n’en avait que cinq), et surtout le (bon) sens. Pour un humain, il s’agit de la faculté de bien « juger », de comprendre les choses et d’apprécier les situations avec discernement, bref, de la « raison » (notez qu’en Français, ce substantif fait le pont entre le raisonnement et le « pourquoi » d’une réalité) – perdre le sens désignant alors le fourvoiement du jugement, voire l’égarement de la raison.

Tout ceci nous amène à la notion de sens d’un mot, sa direction intrinsèque, celle qu’il imprime à la temporalité de votre entendement, ce qui le lie au monde extérieur : la signification. Quelle peut bien être celle d’une vie ? A-t-elle une signification ? Va-t-elle dans une direction donnée ? Imprime-t-elle au monde extérieur un mouvement particulier ?

(Tiens, mon intro fait la taille demandée à l’article tout entier. J’hésite entre m’arrêter là et finir en adoptant un style synthétique qui serait de bon ton sur le web, où les gens ne lisent jamais de document plus long que le cinquième de la dite introduction. Bon, je vais continuer en tentant d’être un poil plus concis, on verra bien.)

 

Une réponse, enfin

Alors, tout de suite, de manière concise et synthétique, me vient une réponse élémentaire qui ravira ceux de mes lecteurs qui sont les plus pressés et qui désirent néanmoins que leur soit communiquée la clef du sens de la vie, comme en a le droit tout bon citoyen non déchu de ses prérogatives civiques. La réponse, donc, est la suivante : je n’en sais foutre rien.

Bien entendu. Lorsque l’on pose des questions du genre « pourquoi l’Univers » ou « quelle est la marque de dentifrice de Dieu », on s’expose tout de même à ce que ceux qui répondent ne fassent qu’aligner suppositions et raisonnement (au mieux) sans jamais pouvoir annoncer une certitude (sauf les fous). Cette précaution scripturaire sur le crédit à apporter à mes écrits étant posée, et mes lecteurs pressés étant renseignés, tentons malgré tout une percée au travers du voile opaque qui drape vilement les mystères du monde et les tient ainsi hors de portée de nos yeux mortels. Quel-sens

Un cran plus loin

Grosso modo, le sens en question que l’on peut donner à une vie (j’entends par là la signification – mais vous aurez finement noté qu’elle est en lien directe, en tant que conséquence, de la direction que vous lui aurez imprimée) peut être de deux ordres. Soit la personne qui lui donne un sens est celle qui vit la vie en question (j’espère que vous me suivez), soit pas. Et là, ça n’a rien à voir.

Le sens de la vie des gens illustres, monstrueux, insignifiants, merveilleux, qui nous ont précédés ; celui de la vie de ceux qui nous ont éduqués, appris, transmis (parents, professeurs, entraineurs, mentors, que sais-je encore) ; ce sens-là, nous allons l’évaluer à l’aune de critères vachtement différents de ceux que nous mettrons en œuvre pour jauger la nôtre, de vie, de l’intérieur. En gros, le sens de la vie d’autrui vous semblera bien plus grand lorsque autrui en question aura influé en bien sur la vie des autres, si possible la vôtre dans le tas. Alors que la vôtre, de vie… Eh bien, elle vous semblera plus « significative » si elle a agit – elle aussi – de manière bénéfique sur votre pomme. Notez qu’il y a une certaine cohérence entre ces deux visions. Il suffit d’adopter un principe qui n’est pas celui de la relativité : il existe, dans notre jugement, un référentiel privilégié, et il est égocentré.

 

Un sens que la raison ignore

Certaines personnes vont réussir à faire le « lien du sens » entre leur vie et celle des autres. Un bon nombre d’entre elles seront des personnes religieuses (ou au moins mystiques), qui amélioreront leur sort (leur karma, ce que vous voulez) dans l’au-delà (ou de retour sur terre pour un « same player : shoot again ») en étant bon avec leur prochain. Elles savent déjà le sens de leur vie, dans les deux acceptations du terme : elle savent pourquoi elles sont là, et dans quelle direction elles doivent aller. Comme en plus elles ne se trouvent pas face à cette étrange absurdité du caractère fini de la vie, ce qu’elles laisseront derrière elles après leur mort est tout aussi aussi signifiant. Bref, elles ont tout gagné. C’est d’ailleurs un peu la raison pour laquelle je vous avais déjà posé, il y a quelques temps, la provocante question Avez-vous les Moyens d’Être Athée ?

Mais je le lis dans votre œil torve, lecteurs, qu’une bonne partie d’entre vous est athée et matérialiste, que vous vous intéressez au sens de votre propre vie, et que vous êtes d’ailleurs ressorti du précédent article un peu démunis vis-à-vis du cosmos qui vous semble insensé, déraisonnable, aberrant, saugrenu, voire carrément fou. Quel est le sens de ce que vous construisez si vous devez disparaître irrémédiablement ? Pourquoi vous agiter de manière éphémère et minuscule si l’homme n’est rien dans l’Univers ? A quoi bon vous harasser à faire acte de création en faisant abstraction de la contemplation de votre nombril, tel que je vous y exhortais dans mon précédent article, si votre vie vous échappe alors que vous commencerez à peine à en jouir ? Pourquoi faire votre lit le matin si c’est pour le redéfaire le soir ? Ce sont de bonnes questions. Auxquelles je n’ai bien entendu pas de « réponses ». Ce qui ne m’empêchera pas de vous proposer des pistes.

Dans-tous-les-sens

 

 

Création et contemplation

Lorsque je réfléchis sur ce que l’on « doit » faire de sa vie, malgré le coup de pied au derrière que je vous donne volontiers dans mon petit livret gratuit à l’usage des nouveaux venus, j’en arrive toujours à une sorte de dichotomie ontologique entre les êtres. Pour certains, le bonheur se trouvera dans l’accomplissement de soi, dans la création, bref, ils vont créer un sens à leur vie, car le sens (direction) génèrera le sens (signification). J’en fais partie, en tout cas. Et puis il y a les contemplatifs, qui pourront se réjouir passivement du moindre instant vécu sans en concevoir le moindre manque, pour qui un moment – ou une vie – de ratissage d’un petit jardin zen, la tête vide, s’identifiant à la pierre qu’ils disposent soigneusement en se sentant en communion avec le Grand Tout, vaut tout autant que toutes les œuvres humaines créées depuis que le monde est monde et que tout le bien que certains ont pu prodiguer à leurs semblables – et leurs dissemblables – depuis la nuit des temps.

Je ne pense pas que l’un des deux ait raison. Ce que je pense, par contre, c’est que si vous ne faites pas partie des contemplatifs, alors votre vie sera pour vous un non-sens douloureux si vous ne créez pas, ne vous accomplissez pas, ne chérissez pas chacun des jours qui vous est offert de faire un peu avancer le schmilblick, si métro-boulot-téléréalité est votre éternel quotidien, si vous ne construisez pas de relations humaines solides, si vous n’explorez pas le monde et ses habitants, si vous ne vous donnez pas les moyens d’assouvir vos passions, si vous ne concevez aucune « œuvre », quel que soit le sens que vous donniez à ce terme, bref, si vous ne laissez aucune trace.

Cadeau Bonux : la réciproque de la proposition précédente est vraie. Si, au lieu de vous poser a priori  des question sur le sens de la vie, vous la vivez tel que proposé ci-dessus, alors le sens se créera de lui-même. Faites de vos rêves des projets avant qu’ils ne deviennent des regrets.

 

Alignement avec vos valeurs

Je ne vais pas m’étendre plus que de raison sur ce fait trivial, mais sachez que vous serez pris d’une crise de sens lorsque vous vivrez durablement en contradiction avec vos valeurs. Elles sont ce qu’elles sont, une partie d’entre elles vient de loin (l’enfance, par exemple), elles sont différentes d’un individu à l’autre, conditionnées en partie par votre environnement et votre culture, elles se modifient (d’elles-mêmes comme par action volontaire de votre part) au cours du temps, mais lorsque vous agissez en opposition avec ce que vous pensez, ça déconne sévère dans votre tronche. Comme l’analyse magnifiquement, bien que dans un cadre excessivement différent (j’adore les transpositions osées) et à son insu (je veux dire par là que ce n’est pas son propos et qu’il ne le synthétise pas comme ça) Robert Cialdini dans Influence: The Psychology of Persuasion (le manuel ultime de manipulation, soit dit en passant), l’homo sapiens a un principe de cohérence fort qui lui demande d’agir en conformité avec ses pensées, la manière dont il se perçoit lui-même, sa carte du monde (comme disent les vilains PNListes), au risque d’en ressentir un mal-être tangible. Je ne vais pas rentrer dans les détails de la cohérence – ce sera pour un prochain article – mais il me semble que c’est le moteur le plus puissant de l’action humaine, et ma grille de lecture favorite de mes contemporains.

Bref, lorsque vous n’êtes pas sur le même « axe » dans votre tête et dans vos gestes, vous n’êtes pas « alignés », comme on dit parfois, et le sens de la vie se dérobe sous vos pieds. D’ailleurs, cela me vient en même temps que je le tape, une adaptation directe à l’anglais de cette notion pourrait donner de manière très naturelle « misfit » (to fit, c’est correspondre, bien aller ensemble ; a misfit, c’est un inadapté), et les traducteurs du film The Misfits (de 1961, par John Huston, avec Clark Gable, Marilyn Monroe et Montgomery Clift) avaient semble-t-il estimé que la meilleure adaptation du titre du film était Les Désaxés. Comme quoi, on s’y retrouve.

Même faire le bien des autres doit s’inscrire dans une logique interne. Comme le disait sœur Emmanuelle :

L’amour cherche le bonheur de l’autre et en même temps son propre bonheur. Je ne trouve pas que ce soit bien de sacrifier sa vie pour les autres. Il faut qu’on soit heureux

La date de péremption n’annihile pas l’objet

La gourmandise est un vilain défaut (et un péché capital, mais si vous m’avez suivi jusqu’ici, c’est que ce n’est pas votre souci premier). Si vous n’avez pas droit à tout le contenu de la boulangerie-pâtisserie, alors vous estimez qu’une part de tarte ne vous apportera aucune satisfaction ? Mais vous en méritez une paire, de tartes ! Pour profiter d’un nombre toujours plus important d’années d’existence (plus de quatre-vingt en moyenne à l’heure actuelle), il vous faudrait la vie éternelle, sinon vous boudez ? Mais le fait que votre plat cuisiné au rayon frais (qu’il faut d’ailleurs que vous arrêtiez d’acheter, mais c’est un autre sujet) porte une date de péremption ne signifie pas qu’il n’existe pas, qu’il n’a pas d’utilité, qu’il ne peut pas vous nourrir (bon, il ne devrait pas vous nourrir, mais comme je l’ai dit, c’est un autre sujet).

Vous n’êtes pas infini dans l’espace, vous occupez un certain volume, vous avez accès à certains points de l’Univers (et pour l’instant, ils sont très restreints), et la non ubiquité ne vous semble pas inacceptable. Eh bien dans le temps, c’est pareil : vous avez un début et une fin, ce n’est pas une raison pour en profiter au milieu. Comme je vous l’ai déjà dit, Tu étais poussière, tu redeviendras poussière, mais rien ne t’empêche de t’amuser durant ce tour de manège.

 

Vous êtes plus immortel que vous ne le croyez

Attention, c’est le moment cul-cul de l’article. Niaiso-phobiques (enfin, ceux qui fuient les niaiseries, quoi), passez votre chemin. Car je vais vous parler d’amour. Je sais, c’est nase. Mais si vous aimez des gens qui vous survivront – OK, peut-être pas le monde entier, il faudrait voir à ne pas pousser mémère dans les orties tandis qu’elle est en short, mais disons vos enfants (si vous en avez, ou si vous imaginez en avoir un jour) et vos (futurs ?) petits-enfants – alors ce que vous laisserez derrière vous ne vous est pas indifférent. Créer pour eux, transmettre du savoir et/ou des richesses (dans plusieurs sens du terme), changer le monde, faire des chose dont vous êtes fier et qui vous survivront pourra alors vous apporter une satisfaction (de votre vivant…) supérieure à celle, fugace, qui emplirait votre ego si vous aviez l’assurance, sur votre lit de mort, d’entrer dans les manuels d’histoire.

 

Parce qu’il faut bien conclure

Alors, elle n’est pas belle, la vie ?

1 commentaire

  1. hannah@tipi dit :

    Bonjour Matt,
    J’adore « avez vous les moyens d’être athée »? Du pur Acide ici!
    Des vrais contemplatifs, je n’en ai pas trop connus à part
    quelques Tibétains. J’allais dire pour te paraphraser, tout le monde n’a pas
    les moyens d’être contemplatif!
    Moi je ne le suis pas sauf la nuit, j’ai la chance d’avoir un mauvais sommeil…
    je suis donc devenue par la force des choses un as de la méditation!
    Le reste de la journée, ce serait très long si je n’étais pas créative.
    J’ai tenu jusqu’à 50 ans à l’éducation nationale mais j’ai senti le vent du boulet
    si je ne donnais pas un autre sens à ma vie que celui de la retraite!
    hannah@tipi a posté dernièrement Voyage dans les Annapurnas, du rêve à la réalité

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