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Et Victor vint clore la trilogie

Victor, de Gilles Wozelka

J’étais dans un « séminaire professionnel », un endroit dans lequel d’autoproclamés huiles se gargarisaient de délicieuses interventions, rédigées ou improvisées, mais en novlangue, discourant de « process qualité », distillant à leurs troupes l’ambigu ordre de « rebondir » en leur exposant leur rôle naissant « à l’international »(1), bref, une journée qui s’annonçait succulente. Je n’avais bien entendu en rien prévu de prêter attention à cette diarrhée verbale autocomplaisante, ayant une vie, une vraie, et avait plutôt pour plan de réaliser durant cette journée des tâches qui m’importaient (une bonne partie tournant peu ou prou autour du site que vous explorez actuellement). Qui fut dit fût fait. Mais peu après avoir préparé divers travaux que vous découvrirez sous peu, mes pauvres et chastes (enfin, j’espère… non ?) oreilles furent assaillies par la voie criarde d’une intervenante, huilée tout autant que les autres, mais principalement issue de la technique, comprenez par là (cf. Le mal être de l’ingénieur du XXIème siècle) qu’elle n’avait strictement aucune compétence en tant que communicante (par opposition à d’autres, qui n’avaient rien à dire mais le disaient agréablement) et que, pis que ça, ce rôle stressait au plus haut point, ce qui rendait sa voix suraigue et son débit deux fois supérieur à celui que peut supporter un humain non génétiquement modifié.

Cet étalage de non-sens total, de validation sociale d’une bande de 600 suiveurs (non, ce chiffre ne constitue pas une licence poétique) faisant leur possible pour sembler captivés par l’indéniable intérêt de la refonte du processus qualité R1, cette absurdité totale de l’être dans ce qu’il peut réaliser de son passage sur terre, étaient en fait le terreau parfait pour me livrer à une tâche que j’avais dans la pile depuis quelques jours. J’ai donc, planqué au fin fond d’une salle immense louée pour cette journée, déplié le fil de mes écouteurs, ai lancé l’album R.A.M des Daft Punk (les guitaristes sont parfois capables d’apprécier autre chose que le blues, le rock, le funk et le jazz), qui colle parfaitement à la thématique, et ai entamé la lecture de Victor, troisième et dernier (en tout cas au sein de ce fil narratoire, a priori) ouvrage de la série de Gilles Wozelka, série dédiée à nous enjoindre à nous occuper en priorité dans notre vie de ce qui revêt une réelle importance.

Comme je le disais, grâce à un écho parfait au sein de son environnement, une situation absurde digne des meilleurs humoristes britanniques (le genre de situation que vous vivez peut-être régulièrement, allez savoir ?) était un creuset parfait pour se plonger dans un livre qui part en quête, peu ou prou, du sens de la vie. Ne vous y trompez pas, il ne fait pas partie de ces ouvrages pompeux masquant difficilement le vide abyssal qu’ils entendent combler (à l’instar de la réunion-fleuve à laquelle j’assistais) par les thèses, à l’absence total de sens, qu’ils promeuvent. Non, tout comme au sein les deux premiers volumes de cette trilogie (Les petits galets et L’endormeuse), nous sommes dans le cadre d’un livre « simple ». Les guillemets sont là pour vous rappeler que ce qui est simpliste est probablement faux et que ce qui est compliqué est sans aucun doute incompris.

Et donc, puisque c’est un peu mon rôle dans le cas présent, et que je l’accepte avec plaisir, je vais vous donner mon avis sur ce court roman.

Tout d’abord, depuis le premier livre de Gilles, j’ai le sentiment (il me semble l’avoir fait ressentir dans mes précédentes chroniques) que le potentiel de Gilles ne demandait qu’à s’exprimer. Et là, je dis « youpi ». Car son écriture a acquis l’épaisseur que j’en attendais. J’aime bien avoir un minimum d’exigence sur ce point, non par héritage improbable d’un pan de la société humaine procédurière au sein de laquelle la moindre virgule peut séparer une sentence de vie d’un arrêt de mort, mais parce que bien utilisé, l’outil sert toujours son objet(2).

Et je ne suis pas déçu. Sans diminuer le plaisir que j’ai eu à lire Les petits Galets puis L’endormeuse, quelque part plus aboutit que le premier, ce troisième opus de la série est à mon sens plus puissant que ses prédécesseurs.

Tout d’abord, grâce à une écriture qui, si elle demeure dans son essence zen et assez dépouillée (ce qui est une observation stylistique et en rien un jugement de valeur), offre une matière accrue à son lecteur. Le choix de la narration épistolaire, version Lettres Persanes de Montesquieu ou Les Liaisons Dangereuses de Choderlos de Lachlos, n’est pas intégralement étranger à cet état de fait.

Par ailleurs, le sens de la formule allant droit à l’essentiel, que possédait Gilles dès son premier roman, est devenu bien plus efficace du simple fait de son évolution stylistique. Car lorsque l’on lit

Il émane de son regard une mélancolie que je connais trop bien pour ne pas la reconnaître instantanément. La mélancolie des gens qui sont locataires de leur vie.

On sait qu’on n’est pas (malgré le caractère court et par conséquent relativement direct de l’ouvrage) dans le développement personnel à deux balles, Le Win-Win de Mars et Vénus à la piscine faisant leur demande à l’Univers selon la loi de l’attraction afin d’accomplir leur légende personnelle. Et d’un autre côté, j’apprécie l’optimisme simple auquel cette histoire vous pousse, malgré les quelques remarques sur le rôle que le Grand Architecte pourrait jouer sur ce que les pauvres mortels appellent le hasard (je ne peux pas tout aimer non plus, où serait donc mon acidité ?)

Enfin, d’un point de vue strictement narratif, on se laisse de bonne grâce emmener dans le fil de vie du héros jusqu’à un rebouclage complet sur les autres tomes de la trilogie, avec un cohérence à ce point supérieure au prétendu épisode I de Star Wars I qu’on en viendrait presque à soupçonner l’auteur de l’avoir prévu depuis le début.

Enfin, il est à noter que le théâtre post seconde guerre mondiale choisi par le narrateur est porteur d’une lourde charge émotionnelle (par sa proximité temporelle), sans que jamais l’écrivain ne tombe dans le voyeurisme facile et ne se départisse d’une pudeur appréciable depuis le début de sa saga.

C’est pourquoi je ne saurais trop vous recommander de vous procurer (et de lire !) Victor, qui clôt d’une manière spectaculaire le cycle initié par Les petits galets et L’endormeuse.

galets

Le livre a fait le pont entre les divers galets


(1) Rien qu’en le tapant, celui-là, je me suis souillé les doigts…
(2) Ce qui est une version édulcorée d’un des préceptes que je sers aisément dans la sphère privée : « lorsqu’on a quelque chose à dire, soit on le dit bien soit on ferme sa gueule ». Cet adage est bien plus constructif que vous ne pourriez l’imaginer au premier abord. mais je ne puis vous le démontrer que si vous aspirez à tirer vos contemporains vers le haut, pas si vous êtes un adepte aveugle du nivellement par le bas.


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