Vieux sage

Petite critique de l’immobilisme vu comme choix philosophique

Vieux sage
Ah, la figure du vieux sage détenant toutes les clés de l'existence, qu'elle est belle...

Il y a quelque temps, j’ai lu  chez Johann du blog pro-influence (entre autres… Il est très prolixe !), qui dispense certains billets et mails de qualité, un article qui m’a fait réagir. Il s’agissait d’une fable dans laquelle des événements survenaient dans la vie d’un vieux sage(1). Ces événements revêtaient l’aspect de la malchance, puis de la chance au regard de l’événement suivant, puis après mûre réflexion à de la malchance vu le fait encore postérieur, puis finalement à une chance au troisième degré, etc. Le leitmotiv du vieux était alors « ce n’est ni une chance ni une malchance, ne jugez pas, c’est un fait, on ne connait pas le futur », ce qui ne semblait guère le lasser.

En toute amitié entre blogueur, je souhaitais aujourd’hui discuter de la morale sous-jacente à cette fable, à savoir cette tentation de penser que le bonheur résiderait dans un stoïcisme à la petite semaine, attitude qui, pour séduisante qu’elle puisse être les jours de creux d’énergie, serait probablement récusée par les adeptes de l’école du portique.

Le choix, cette désagréable obligation

L’absence de jugement des situations est le côté pile d’une pièce dont le refus de toute décision est le côté face. Pour décider, il faut juger, choisir, opter, évaluer qu’une action est plus bénéfique qu’une autre, qu’un être est plus valable que son voisin, etc. D’un autre côté, tout jugement peut être adossé à un choix. Et le choix est par essence désagréable. Choisir, c’est renoncer.  Si vous choisissez de voir votre grand-tante dimanche après-midi, vous renoncez à votre basket. Si vous entrez en fac de médecine après votre bac, nous renoncez à faire votre droit. Si vous allez à gauche, vous n’allez pas à droite. Car vous avez jugé que vous retrouver à gauche était un événement meilleur pour vous que de vous retrouver à droite, vous avez donc décidé de vous diriger vers la gauche. La vie, c’est en général fromage ou dessert. Le beurre ou l’argent du beurre. Et vous n’aurez pas tout, vous manquerez des choses(2). Si votre choix était mauvais,vous perdez quelque chose de très bien tandis que votre gain est médiocre. Et je vous passe le cas de conscience de celui qui doit décider s’il prend le risque, dans une affaire de meurtre par exemple, de relâcher un coupable ou de condamner un innocent.

Le spectateur non acteur de la vie, ou l’aspiration à la régression intra-utérine

Jamais trop prudent
Trop de prudence tue la prudence...

C’est pourquoi, dans les périodes de mou, on se retrouve parfois à fantasmer le bonheur dans une absence de choix et de jugement. On se prive ainsi de la responsabilité de l’erreur lorsqu’elle arrive, et on rêve de réintégrer une position fœtale, protégé par le destin qui prendrait soin de nous comme une bonne mère. Et là, d’un coup, on se prend pour un stoïcien, tant il est vrai que si les grecs modernes nous mette dans la panade avec leur dette, les divins sodomites antiques sont eux caution de toutes les pensées, qu’elles fussent géométriques ou philosophiques.

Mais c’est confondre un peu vite recherche de l’ataraxie, de l’absence de passions – négative comme positive –  vue comme une absence de souffrance, avec le refus de jugement offrant prétexte à une absence de décision de celui qui préfère être spectateur de sa vie que de commettre une erreur. C’est ici l’apologie de l’immobilisme qui est faite, vue comme ataraxie en ce qu’il suggère l’absence d’attente vis-à-vis de la vie. Et c’est fort différent. Refuser de laisser s’échauffer son esprit en des transports envers lesquels il est enclin peut être un choix philosophique (à l’évidence, pas le mien). Mais il conviendrait de ne pas prendre Sénèque, par exemple, pour le genre de mec qui a vécu sa vie dans un coin sans prendre la moindre décision et en attendant que ça passe (vu son rôle politique auprès de Caligula et de Néron, il s’agit-là d’un tableau assez peu probable).

Ni stoïque ni nihiliste(3), celui qui refuse de juger manque surtout de courage. L’humain, en tant qu’être limité – qui aimerait bien tenir du divin et croire qu’il a été créé à l’image du Grand Architecte, comme cela a été écrit dans un vieux best-seller au chapitre intitulé « Genèse » – est par essence soumis à l’erreur de jugement. On tend (enfin, les plus sages d’entre nous…) à essayer d’avoir l’image globale du monde, celle où l’on percevrait toutes les interactions des faits (c’est l’histoire du développement des sciences, de l’économie, de la sociologie, de la géopolitique, de l’écologie, …), mais on n’y est pas – et on n’y sera peut-être (j’allais écrire probablement, mais je détesterais émettre un jugement et risquer d’avoir tort…) jamais. Bref, en français : eh oui, vous allez vous planter un paquet de fois, sauf si vous ne faites rien. C’est comme ça, et ce n’est pas négociable.

Vouloir ne jamais être déçu, modèle d’une vie décevante

Mais, nous le détaillerons dans le second opus d’une série d’articles concernant l’équilibre(4) : ce qu’il y a de pire qu’un mauvais choix, c’est de ne pas faire de choix du tout. Parlez-en à l’âne de la fable de Jean Buridan, qui est mort(5) de n’avoir pas su choisir entre commencer par boire et par manger. Mais au delà de ça, ne pas avoir son jugement propre (même erroné) sur les situations, ne pas effectuer ses propres choix, cela correspond généralement à se voir dicter le chemin de sa vie par d’autres. Leur contraintes étant, sauf coup de pot, par construction opposées à vos intérêts (en moyenne). Vous désirez vivre des miettes de ce dont les autres n’ont pas voulu, en vous plaçant aux seuls endroits que tout le monde a trouvé dénué d’intérêt, vous ?

L’attitude du vrai sage

La seule attitude qui vaille, selon moi, est de prendre ses responsabilités, et de prononcer les jugements les plus intelligents possibles, de prendre les meilleurs décisions que vous puissiez. Tout en gardant à l’esprit que vous pouvez vous tromper. Donc en demeurant prêt à faire machine arrière / changer / vous excuser(6) / avouer vos torts… Eh oui, être un adulte responsable, ce n’est pas toujours facile à assumer.

Positive attitude
Comme Lorie et Jean-Pierre Raffarin en leur temps, adoptez la Positive Attitude

Le vieux de l’histoire initiale aurait dû émettre des jugements sur les situations qu’il croisait. Il se serait peut-être planté, mais il aurait aussi agit, pour ou contre les événements extérieurs. Et n’aurait pas laissé au hasard le soin de lui dire si son futur (ou celui de ceux qu’il aime) serait bon. Ses actions  auraient changé le cours des choses.

Ce qu’il ne faut pas confondre avec l’absence de jugement, et qui fait aussi selon moi parti du barda du vrai sage (c’est même mon principal crédo) : garder une attitude positive consistant à repérer en quoi malheur est bon(7).  C’est un point capital à cultiver ! Je suppose que c’est une partie de ce que Johann voulait communiquer dans son article. Mais ce n’est absolument pas contradictoire avec la prise de position. Être positif est une attitude active, ne pas juger est passif.

interrogation

Vous ne ferez certes pas un parcours parfait. Mais si vous le faites du mieux que vous le pouvez et avec l’humilité de celui qui peut se tromper et réajuster ses choix, il aura une valeur infiniment plus grande que celui de qui ne choisit rien et ne fait aucun parcourt du tout.

Vous savez ce qu’on dit : un con qui marche…



(1) On a déjà discuté de ces sages dans les histoires qui sont systématiquement vieux et qui nous raconte tous les trucs qu’on ne leur a pas demandé, souvenez-vous.

(2) Restez positifs, cela n’est souvent que temporaire.

(3) Oui, parce que dès qu’on commence à réaliser que le jugement parfait nous échappe et que toute analyse est compliquée et fini de proche en proche par embarquer tout ce qui existe, on est aussi tenté par le raccourci décrétant que rien n’a de sens.

(4) Il est organisé, le plan de parution de ce blog, n’est-ce pas ?

(5) L’âne, en l’occurrence, bien que Jean ne doive pas être dans un état éblouissant non plus du haut de ses 719 ans.

(6) Ce qui est très dur pour la majorité des gens ; comme le dit Elton John : sorry seems to be the hardest word.

(7) Oui, je sais, j’avais promis d’arrêter de me référer aux proverbes.

14 réflexions sur “Petite critique de l’immobilisme vu comme choix philosophique”

  1. L’absence de jugement, c’est tendance. Dans les faits, c’est juste tendancieux comme position. On y raccroche très facilement des croyances en une main invisible (que ce soit celle de Dieu ou des libéraux), sorte de croyance en une réalité homéostatique où les choses se compensent. Et paf somme nulle, match nulle. Réalité nulle surtout.
    Ceci dit, s’il faut juger tout, une autre chose tendance de notre époque, c’est de croire qu’on peut agir sur tout. Croyance tout aussi absurde.Pour citer Heidegger « l’essence du matérialisme ne consiste pas dans l’affirmation que tout n’est que matière, mais bien plutôt dans une détermination métaphysique selon laquelle tout apparaît comme le matériau d’un travail. »
    En fait dans ces posts, il y a quelque chose de la controverse entre le catholicisme et le jansénisme. Prédestination contre grâce. C’est amusant de se dire que les controverses théologiques n’en finissent pas, elles prennent juste d’autres formes.

    1. De la théodicée de Leibniz à la vision économique d’Adam Smith, on note en effet de fortes tendances à penser que les choses iront le mieux possible d’elle-même. Comme le disait Balladur : « ayez confiance ».
      Attention toutefois, chez Smith par exemple, puisque tu cites la main invisible, il ne s’agit pas là à strictement parler du même immobilisme. tu prends tes décisions à ton échelle, sans te soucier le moins du monde de l’échelle globale, et paf !, la somme de toutes ces préoccupations amène le bien à l’échelle globale (donc pour égoïste que tu sois, malgré toi tu fais le bonheur d’autrui.) En tant que physicien, j’aurais parlé de propriétés émergentes.
      J’avoue par contre ne pas bien te suivre sur le parallèle entre matérialisme ( « Rien ne se crée à partir de rien », Le Matérialisme Pour Les Nuls, (c)Matt) et la non omnipotence du pékin moyen. Je veux bien un éclairage supplémentaire. :)
      C’est rigolo que tu amènes la religion dans le débat, car ce sera le thème d’un de mes tout prochains billets (J’ai toujours 50 sujets d’avance dans ma section brouillon, en attente de traitement, mais celui-ci devrait se voir attaquer bientôt). Je vois que j’ai affaire à un spécialiste, je n’ai pas intérêt à me louper. ;)

      1. Alors alors …
        Pour le matérialisme, ce que dit Heidegger, c’est juste pas le fait que « rien ne sort de rien », mais une croyance autre : on peut agir sur tout. Mais disons que je fais bifurquer le débat avec (si tu veux des exemples, on prendra les féministes qui feront des campagnes publicitaires contre le viol. Comme si les psychopathes qui font ca étaient atteignables par des affiches !.) Mais je m’égare. C’est cette croyance qu’à « un problème, une solution. » C’est l’état d’esprit de croire que tout peut être transformé. A l’échelle du pékin moyen, c’est la volonté de croire qu’on peut devenir qui l’on veut. Où qu’on peut tout gérer tout le temps. Ou qu’on peut faire changer les gens.

        Mais c’est surtout hors sujet : j’étais pas réveillé et a phrase du papy philosophe me trottait en tête.

        Je ne saisis pas bien ta nuance pour Smith. Au final, ca croit à une maccro organisation à partir de la somme des égoismes. Ca amènerait le « bien », comme autorégulation. En gros ca croit à une forme d’ordre « naturel » atteignable. Bref, je comprends pas ta nuance.

        Quand à la religion, j’espère que tu vas pas tomber dans les poncifs sur l’opium du peuple, la procrastination, et les contes pour enfants. Ca me décevrait que tu fasses dans le prêt à porter de la réflexion.  

          1. Ralala, vous me posez toutes et tous la même question à la même période. Si je me fais un mois d’affilée dans les bars, comment j’avance mes projets, moi ? ;)

            On se capte courant octobre pour que tu me parles de tes projets littéraires. :)

        1. A propos de ta vision du matérialisme, je dirais qu’on se retrouve sur un distinguo micro/macro conception. A grande échelle, il est nécessaire d’estimer le pouvoir que l’on a de manière exacte, ce sur quoi on peut agir et ce sur quoi on est impuissant directement. A petite échelle, même si je suis un très grand adepte du lâcher prise, je te répondrai à ton « à l’échelle du pékin moyen, c’est la volonté de croire qu’on peut devenir qui l’on veut » par un proverbe (car je vieillis) : il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer.

          La nuance sur Smith est la suivante : sa main invisible n’agit pas à ta place dans ton immobilisme, elle fait en sorte que les actions que tu effectues à petite échelle corresponde à une sorte de dessein intelligent à grande échelle. Point d’immobilisme là-dedans, selon moi.

          Enfin, en ce qui concerne l’article que je dois me cogner sur la religion, ne me prends pas QUE pour une andouille enduite de graisse de loutre, non plus. Je ne vais pas partir dans l’exégèse du nouveau testament comparé a des expériences de laboratoire mettant en évidence qu’il est malcommode de marcher sur l’eau. Tttt… Homme de peu de foi (en moi, j’entends)… ;)

           

  2. Bonjour Matt, je te mets ici en copie ma réponse du blog:

    Je ne trouve pas que nos points sont si divergents dans le fond. SI j’ai bien compris, selon toi chacun doit agir et faire des choix plutôt que de rester passif et optimiste en croyant naïvement qu’une force extérieure aura une influence positive par la suite. Je suis entièrement d’accord avec toi, d’ailleurs j’avais posté deux articles qui vont dans ce sens:  http://www.pro-influence.com/marketing/donnez-trop-de-choix-est-le-meilleur-moyen-de-perdre-vos-prospects.html et http://www.pro-influence.com/influence/voici-comment-avoir-de-la-chance.html.
    Le fond de cet article est que il y a des évènements sur lequel nous n’avons aucun pouvoir mis à part notre réaction. De ce fait, il est intéressant de transformer des problèmes en opportunité. Certe cette fable fait appel au hasard avec une passivité extrême, mais qu’on le veuille ou non, le hasard est une variable à prendre en compte. D’où l’intérêt d’être « proactif ».
    Je pense donc que nos points de vue ne sont pas divergents mais complémentaires, c’est à dire se prendre en main, tout en acceptant l’incontrolable.
    L’image du vieux sage est extrême, c’est à dire qu’il se contente d’être spectateur. On ne peut pas toujours être positif car on a de grande chance d’être déçu, mais quoiqu’il arrive, c’est toujours le regard que nous avons sur les évènements qui change notre état d’esprit., même face à la deception.
    En tout cas j’ai beaucoup aimé ton approche, surtout sur la prise de décision et le fait qu’il vaut mieux agir qu’attendre. D’ailleurs il y a une citation que j’aime beaucoup et que je répète souvent: « 100% de ce qui n’est pas tenté, échoue. »
    Amitié,
    Johann

    1. Bonjour Johann, et bienvenue ici ! :)

      Je te rejoins sur la prise en compte du hasard. J’ajouterai même que je suis un fervent « lâcheur-prise » (mes barbarismes deviennent ignobles) et que je me suis déjà fait l’apologiste de ce que dénommes « proactivité », ou au moins de la « réactivité », capacité à toujours s’adapter au cours des événements plutôt que de suivre une « méthode » définie.

      « Accepter l’incontrôlable », je te suis, refuser de le jauger (et donc se couper de la possibilité de tenter de palier le problème si on a estimé que l’événement était néfaste), c’est autre chose.

      Toujours est-il que je suis heureux que nous puissions ouvrir la discussion ! :)

      100% de ce qui n’est pas tenté, échoue » : cette citation attribuée au hockeyeur Wayne Gretzky (à tort ou à raison, je ne sais) est très vrai, d’ailleurs je suppose qu’elle a inspiré l’agence McCann lorsqu’elle a créé la campagne de pub du Loto… ;)

      Agissons avant notre mort !

  3. Très bel article, j’avais oublié cette petite histoire de l’âne qui reste indécis et qui finit par mourir.
    Au final, ne pas choisir, c’est choisir par peur. Or la peur, est l’émotion qui nous donne les pires résultats car elle entrave toute forme d’objectivité (la majorité de nos peurs étant infondées).

  4. Bonjour au rédacteur de ce blog. Effectivement, actuellement parlant, la non prononciation de jugement règne fort dans le monde . Cela est ainsi juste parce que c’est la tendance. Le pire c’est que c’est très facile d’y associé des motifs antique et des raisonnement sans tête ni queue. Des liens et des transformations de vérités biblique à des fins personnelles. Et finalement rien ne vaut rien. Tout est accepté et plus aucune règle d’étique et de morale n’est respecté. J’ai bien aimé lire cet article. Il a été bien rédigé. Impeccable !

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