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La pleine conscience, ou faites un peu gaffe à ce que vous faites

Jeanne Serge Volleyball

Mais tape plus fort, qu’on te dit !

Lorsque j’étais adolescent, je jouais au volley-ball comme un fou. Je m’entraînais chez moi à sauter haut avec l’insistance d’un vendeur en porte à porte qui essaie de vous refourguer l’Encyclopedia Universalis en 32 volumes. Et lorsque j’arrivais sur un terrain, je sautais le plus haut possible et smashais de toutes mes forces pour marquer le point, sans relâche et avec un énergie qui fait rêver le quarantenaire qui écrit ces quelques lignes.

Pourtant, j’étais un joueur médiocre. Certes, je n’ai pas le physique de base du type fait pour ce sport, genre deux mètres de haut, étroit et fin, prêt à être drafté pour représenter fièrement la nation lors des prochains jeux olympiques. Mais je connaissais beaucoup de gens de mon gabarit qui jouaient très bien. Un de mes potes de l’époque a fini, d’après ce qu’on m’a rapporté il y a quelques années, en niveau national 2 ou 3. Ce qui est considérable.

Non. Ma médiocrité ne venait pas de là. J’en ai eu le déclic au bout de pas mal d’années, bien après ma période de folie adolescente.

yeux bandés

Vas-y, fais le malin, maintenant…

Figurez-vous que je jouais sans mes yeux. Je ne fais pas référence à ma myopie non corrigée (oui, on peut être extrêmement con lorsqu’on est adolescent), ni au fait que j’aurais joué avec un bandeau sur les yeux pour imiter David Carradine dans Kung Fu ou Jean-Claude Van Damme dans Blood Sport. Même ma propre débilité a ses limites.

Non. Je jouais en me centrant sur moi-même, en ignorant le monde extérieur. Sans regarder. Je regardais le ballon, certes. Je sautais le plus haut possible, tapais le plus fort possible, passais du temps à réfléchir au placement de mon corps dans l’espace et au mouvement mécanique précis de balancier que je devais imprimer, afin que mon attaque passe le filet, selon mon angle d’arrivée à droite ou à gauche. Mais je ne savais pas, lorsque je tapais, où étaient les défenseurs susceptibles ou non de rattraper mon attaque. Je ne savais même pas s’il y avait un contre ! Je pouvais me récupérer, hébété, mon propre smash dans la tronche sans même avoir remarqué qu’il y avait un (ou deux) type(s) à trente centimètres de mon visage au moment où je tapais…

Très tardivement, alors que mon niveau athlétique n’avait plus rien à voir avec celui de mes folles années, j’ai un jour, par hasard, joué au volley avec mes yeux. Je sautais moins haut, je tapais peut-être moins fort. Mais je savais où se trouvaient le filet, le ballon et ma course d’élan, ayant répété ces gestes des milliers de fois. Je n’avais pas besoin de fixer totue mon attention sur ces détails intériorisés depuis belle lurette. Je me suis donc, par hasard, intéressé au reste.

Et je me suis mis, sans effort, à taper à côté du contre, en visant là où il n’y avait pas de défenseur. Avec mes yeux, quoi. Le truc de ouf.

Vous croyez probablement qu’on apprend perpétuellement de ses erreurs, et qu’on analyse très profondément la cause ultime de chaque échec afin de s’améliorer plus vite qu’Ussain Bolt court le 100 mètres.

Pas moi.

Cela fait, au moment où j’écris ces lignes, 24 ans que je fais de la musique. J’ai joué du blues, du rock, de la pop, du funk, du jazz, des ballades, du métal, et même quelques morceaux brésiliens, africains et cubains. Lorsque j’ai arrêté de travailler, j’ai passé un an et demi en formation musicale professionnelle à plein temps. Cette année, j’étais inscrit en BA Music à Oxford à temps partiel. J’ai défoncé l’examen d’harmonie. Je joue de la guitare et ai des notions de basse, de piano, de chant et même un peu de batterie. J’ai chanté en chorale les sept dernières années, ce qui forme extrêmement bien l’oreille (surtout lorsque, comme cette année, vous devez vous appuyer partiellement sur la lecture à vue de la musique pour chanter). Je relève des morceaux et travaille la composition en home studio.

Pourtant, je suis un instrumentiste parfaitement médiocre.

Ludwig Von Beethoven

Vous avez quelque chose contre les musiciens sourds ??

Et la cause en est simple. Cela fait relativement peu de temps que je me suis rendu compte que je jouais de la musique sans les oreilles. En école pro, pourtant, je me suis formé à écouter chaque instrument, toutes les superpositions de notes, et si possible à les écrire. A chaque nouvel instrument dont j’ai acquis des notions, ma qualité d’écoute des morceaux s’est accrue. J’ai énormément travaillé le rythme, j’ai joué en groupe, j’ai fait à une époque pas mal de technique au niveau des solos (ou soli, ou je ne sais quoi). Pourtant, lorsque j’attrape un instrument, je pose mes oreilles au vestiaire.

Je me concentre sur mes mains, le rythme, l’harmonie, la vitesse parfois ; j’ai mes gammes devant les yeux, je pense au prochain renversement d’accord… Mais je n’écoute pas ce que je fais. D’ailleurs, bien m’en prend, car je joue si salement que je peux faire pleurer un sourd atteint d’Alzheimer en seulement 48 secondes avec une gratte à la main. Lorsque je joue un accord de six sons, n’avoir que trois notes et un plop ne me choque pas une seconde. Pas plus que si ma main droite accroche des cordes que ne doivent pas sonner, ajoutant des notes indésirables au morceau. Sauf si je m’enregistre et me réécoute, ce qui me plonge à chaque fois dans un dépression digne de Gai Luron sous tranquillisants.

Pourtant, là aussi le remède est simple. J’ai récemment décidé d’utiliser un peu ma guitare folk (je suis essentiellement un guitariste électrique). Je devais être plus particulièrement attentif à ce que je faisais sur l’instrument. Et mon oreille, plus éduquée, à enfin refusé de se taire. Je joue enfin en écoutant le son que je produis… Du coup, je joue actuellement des choses extrêmement simples, mais en les écoutant, concentré, décidé à ce que j’entende à chaque note un beau son, et quatre notes différentes et nettes lorsque j’en joue quatre en même temps dans un accord (et non pas trois ou deux plus une qui ne devrait pas être là).

Tout ce 36 15 my life pour vous dire quoi ? Que l’on progresse infiniment plus lorsqu’on est à ce qu’on fait. Pleinement. Consciemment. Lorsqu’on ne met pas son attention sur stand by en pensant à soi, mais au contraire qu’on garde ses sens en éveil, qu’on casse la routine et l’habitude dans laquelle notre système nerveux central se sent si à l’aise.

pleine consciencePourtant, j’ai fait de la sophrologie, un temps, dont le but est très exactement celui de vous amener à la conscience de l’instant présent, simple et élémentaire, la « présence à vous-même », abstraction faite du futur, du passé et des grandes théories. Il faut appliquer ce genre de choses à la vie de tous les jours, et surtout à la pratique de ce dans quoi vous désirez progresser. Prendre du recul en s’accrochant au moment présent, c’est assez paradoxal, mais ça marche.

Je suis persuadé que même s’agissant d’un acte aussi banal que s’alimenter, le pratiquer en pleine conscience aiderait des millions de personnes à réapprendre à faire ce pour quoi tout animal (homo sapiens compris) ayant survécu au couperet de Darwin durant quelques millénaires au moins est censé faire naturellement et sans y penser (c’est à dire se nourrir exactement de ce dont il a besoin, qualitativement comme quantitativement).

Qu’il s’agisse d’apprendre un sport, une activité artistique, scientifique, littéraire, de développer un business ou d’apprendre une langue étrangère (vous savez, les langues, ce machin où votre accent cesse définitivement de progresser dès lors que les gens comprennent à peu près ce que vous dites), débrayez la manette de l’habitude et pratiquez en pleine conscience.

Quant à moi, je vais suivre les recommandations de mon fils et me mettre à faire cinq minutes de méditation par jour, ça ne me fera pas de mal (je commence à comprendre pourquoi un de mes anciens associés de webbusiness s’est lancé dans la méditation en pleine conscience…) Et je vais laisser mes oreilles branchées lorsque je fais de la musique.

A vous maintenant : quoi que vous fassiez, faites-le en étant vraiment présent à vous-même et en étant réellement attentif, y compris – surtout – en ce qui concerne ce que vous avez déjà l’habitude de faire. Quitte à diminuer le temps que vous y passez au début.

2 commentaires

  1. Roland dit :

    L’Instant présent.

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