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Hommage au plus-que-parfait

Perfection

Ici, pas d’à peu près. La perfection ou rien !

 

Je n’ai qu’un défaut, celui d’être parfait. Mais cela n’est peut-être pas le cas de tout le monde… Aussi ai-je décidé de participer à la 59ème édition du festival interblogueur mensuel “À la croisée des blogs”, initiative du délicieux Argancel, grand maître du site  DéveloppementPersonnel.org et dont l’édition de ce mois a pour rédacteur en chef éphémère Régis, du blog Moment Présent. Le rapport ? Le thème en est « éloge de l’imperfection » (cf. l’article de lancement de cette session). De quoi sauter à pieds-joints sur l’occasion de disserter sur la notion d’imperfection entre gens de bonne compagnie !

Une définition imparfaite ?

Discourir sur l’imperfection nécessite bien entendu de disposer d’une définition préalable et universellement admise de cette dernière. Et c’est évidemment là que les athéniens s’éteignirent, que les satrapes s’attrapèrent, que les perses se percèrent et que les mèdes, leurs voisins, firent ce qu’ils purent. Car se mettre d’accord sur la notion d’imperfection est une telle gageure qu’il en devient aisé d’aboutir à des paradoxes stipulant que la perfection réside dans les imperfections, que l’imperfection doit être aimée et que l’on peut, sujet du jour, en faire l’éloge. Mais je vais essayer de rester un peu terre à terre car je m’envole et le risque existe que comme Lazare, ce saint homme, je m’égare.

L’imperfection a une dimension culturelle qu’on ne saurait ignorer. Un homme violent, dans notre monde feutré occidental du XXIème siècle, sera un être très imparfait dont la société tentera à juste titre de nous protéger. Dans d’autres circonstance, à d’autres époques, il serait peut-être un guerrier traité en véritable héros, un modèle de perfection dans son genre. Selon le contexte dans lequel il s’exprime, un homme pourra être un créateur visionnaire doté d’une force de caractère admirable et ayant mené un grand et admirable accomplissement, ou bien un carriériste forcené, égoïste et intéressé dont les dents rayent le parquet qui n’en demande pas tant. Et puis, demandez aux croyants d’une religion si le dieu d’une autre, pourtant présenté comme parfait, trouve grâce à leurs yeux !

De plus, vos qualités sont peut-être des défauts pour moi, et inversement : la notion est aussi relative à la position de l’observateur ! Vous considérez peut-être que vous êtes faible et que cela constitue une imperfection. Je vous trouve pourtant absolument parfait, moi qui peut vous arnaquer chaque fois que bon me semble…

Bref, dans une bonne mesure, la perfection réside dans l’œil de celui qui l’estime plus que dans la personne ou l’œuvre estimée (quelle blonde sublime sera parfaite aux yeux d’un amateur de bombes latines ?) Pourtant, nous savons bien que tomber dans un total relativisme à deux balles n’est guère constructif. De là où vous êtes, vous vous trouvez probablement des défauts, des imperfections variées. Vous ne correspondez pas à votre image de la perfection, et votre vie non plus. S’agit-il pour autant d’apprendre à s’en satisfaire et de ne plus progresser un iota ? L’acceptation de soi est une solution partielle. La redéfinition du concept de perfection est son complément.

Les imperfections plurielles

Redéfinition, ou plutôt précision des diverses nuances. Il s’agit, tout relativisme du concept de perfection mis à part, de ne  pas confondre imperfection d’une personne ou d’une œuvre avec imperfection d’un cheminement. Car le but réel du voyage n’en est pas la destination mais le voyage lui-même.

Nulle pierre ne peut être polie sans friction, nul homme ne peut parfaire son expérience sans épreuve.
Confucius

Comme évoqué dans mon premier article sur la procrastination, le « chemin parfait » est constitué d’une succession d’œuvres imparfaites – à condition qu’elles s’inscrivent dans une logique d’amélioration constante. Et la trajectoire d’un homme parfait est celle qui emmène l’homme imparfait en permanence dans le sens du progrès. En ce sens, l’imperfection résiderait plutôt dans le fait de quitter le chemin de l’amélioration permanente. Cette manière de voir les choses possède deux implications immédiates :

  • Il ne s’agit plus de savoir si l’on doit s’accepter ou non, cette question se dissolvant alors d’elle-même (sans recevoir donc de réponse, ni « oui » – i.e. je suis très bien comme ça et je n’en bouge plus – ni « non » – i.e. je ne m’aime pas, je suis une chiotte, et consorts).
  • Le fait de se demander si la perfection elle-même est possible ne pose plus de problème dans son choix d’action (la démarche est le progrès vers la perfection donnée comme direction, qu’elle soit un point tangible du chemin ou bien un infini, fuyant tel l’horizon). Ni découragement de l’inatteignable, ni procrastination du perfectionniste refusant par exemple de publier une œuvre imparfaite (ce dernier ayant alors à cœur de publier une succession d’œuvres étant chacune meilleure que la précédente, comme détaillé dans l’article sur la procrastination pré-cité).

Le choix de l’imperfection

Ceci étant dit, « l’éloge de l’imperfection » interpelle, non seulement par son statut paradoxal, mais aussi par le peu de choix que l’on a d’y être confronté, et même d’en faire partie. L’imperfection est, point. Il faut par conséquent apprendre à se structurer en l’intégrant. Laissons à ce sujet la parole à quelqu’un qui a quelque chose à dire :

Être heureux ne signifie pas que tout est parfait. Cela signifie que vous avez décidé de regarder au-delà des imperfections.
Aristote

Notez que certains poussent le vice. Dans le monde musulman, par exemple, il est de règle chez les artisans (les fabricants de tapis, entre autres) de glisser intentionnellement une « imperfection » dans leur ouvrage en guise d’hommage à Allah qui, seul, est parfait. C’est vous dire à quel point l’imperfection est omniprésente en ce bas monde…

 

Vers une éloge ?

Après avoir étayé mon argumentation des citations de deux grands philosophes disparus, et puisqu’on le dit si couramment, « jamais deux sans trois », je ne résiste pas à partager avec vous ces mots d’un des plus grands cerveaux du XXème siècle :

Imperfection is beauty, madness is genius and it’s better to be absolutely ridiculous than absolutely boring.
Marylin Monroe

Si l’imperfection est distrayante, n’est-elle point préférable à l’ennuyante perfection ? Comme quoi l’éloge est possible.

On peut entre autres trouver ses racines dans le relativisme pré-cité de la notion de perfection. Ce relativisme s’exprime par rapport à l’observateur, aux cultures, et donc au temps lui-même. En français : l’imperfection d’hier peut être perfection d’aujourd’hui. Par exemple, lorsque l’idée est née d’amplifier le son d’une guitare, le fait que celui-ci sature lorsque l’amplificateur était poussé à haut volume était très clairement une imperfection de ce dernier. À la longue, cette caractéristique est devenue tellement appréciée des musiciens que ceux-ci on créé un premier étage d’amplification, avant celui dit de puissance,  afin d’obtenir la distorsion même à bas volume. Et à l’heure actuelle, tout guitariste de rock a pour quête du Graal la recherche de la saturation… Parfaite. Vu comme cela, l’imperfection d’aujourd’hui est peut-être l’innovation de demain, comme le bruit perçu par Penzias et Wilson en 1964 sur leur antenne est devenu une des plus grandes découvertes du XXème siècle, le fond diffus cosmologique, validant le modèle dit de Big Bang, et leur valant le prix Nobel en 1978.

Iron Man - Demon in a BottleNotez aussi qu’au final, ce sont ses imperfection qui nous rendent un personnage de fiction réel et donc intéressant, voire attachant. Un Iron-man arrogant mais alcoolique ou un Wolverine associable et ténébreux recueillent, semble-t-il, beaucoup plus de fan que le tout-puissant Superman, lisse et avec la mèche en accroche-cœur toujours en place. Et puis, en parlant d’alcoolique, la personnalité du capitaine Haddock marque tout de même nettement plus que celle de Tintin, non ?

L’éloge, enfin, peut venir d’une volonté de conjurer le perfectionnisme, curare paralysant que le monde extérieur tire sur vous. Comme le dit par exemple l’ami Guy dans le domaine du business :

N’ayez pas peur des situations embarrassantes. N’attendez pas d’avoir un produit ou un service parfait. Vous aurez tout le temps de raffiner plus tard. Ce n’est pas un départ triomphal qui importe, mais un résultat glorieux qui est l’objectif.
Guy Kawasaki

Mais bon, n’oubliez pas non plus que le chemin choisi par le business, une fois ce lancement effectué, passe par exemple par le Lean Six Sigma : l’amélioration, toujours l’amélioration… « Ne craignez pas la perfection. Vous n’y parviendrez jamais », disait Salvador Dalí

Fin de la dérogation

Bref, comme nous l’avons vu, la simple acceptation de soi n’est en rien suffisante !!! Elle ne devient légitime que lorsque la perfection est perçue comme cheminement et non comme état. Votre perfection sera de devenir le meilleur vous-même. Le bonheur ne vous viendra pas d’un constat d’immobilité ! Que ce fait vous rassure : certains partent de haut et n’en bougent pas. Même si vous les enviez, et aussi difficile que cela semble à croire, figurez-vous que les grandes joies de la vie leur sont interdites.

imperfectionRetenez que la perfections est paralysante non en tant que but idéal, mais uniquement lorsqu’elle est considérée comme but atteignable (voire comme l’unique but atteignable légitime). L’excellence doit être votre devoir mais sachez que la perfection n’est qu’un modèle hors du monde.

Finalement, la perfection n’est pas une absence d’imperfections, de même que le bonheur n’est pas une absence de malheur, comme nous l’avons établi dans L’axe du bonheur est une ligne brisée.

Je conclurai par une citation – décidément, j’en use comme rarement dans cet article – résumant en huit mot ce que je viens de me décarcasser à distiller en mille cinq cents :

Advance, and never halt, for advancing is perfection.
Khalil Gibran

3 commentaires

  1. Roland dit :

    Comme exemples d’imperfection, voir LMDMF ^^

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