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Ego go go, ou comment devenir funambule sans même s’en apercevoir

En avant !

Lorsque je vous ai conté, il y a quelques temps, l’historiette Les funambules de l’ego, ou comment les cercles vicieux deviennent en général des spirales, je vous avais laissé avec une difficile mission : celle de viser avec une précision démoniaque une ligne que personne n’a dessinée précisément, sur laquelle l’équilibre est notablement instable, et d’avancer en restant dessus (toujours sans savoir où elle se trouve) non pas une seconde ni même une heure, mais votre vie entière. On peut légitimement considérer que je me sentais d’humeur chafouine et taquine le jour où j’ai tapé cette petite nouvelle. Car si l’observation demeure correcte à mon humble avis, cet état des lieu manque cruellement d’un mode d’emploi un brin constructif vous permettant d’accomplir l’exploit précédemment cité.

Mais – et vous pourrez dire que vous êtes vernis – voici que je viens justement vous l’offrir, ce guide d’une vie idéale, cette carte cosmique d’une juste sagesse, cette recette inespérée du bonheur terrestre. Je lis la gratitude dans votre œil humide, le discret et pudique sourire qui se met à orner votre face aux traits tirés par la fatigue de la recherche de ce juste équilibre entre manque et excès d’ego, la légère tachycardie dont vous venez d’être épris et le frisson qui vous parcours délicieusement l’échine en réveillant en vous des centres du plaisir trop longtemps engourdis pas l’incertitude. Ce n’est rien, ne dites rien, Acide Ici est là pour ça ! Examinons donc le problème.

A ma gauche, le challenger numéro 1 : celui qui ne vaut rien. Quel que soit l’accomplissement, le but, l’attente, de la vie privée, professionnelle, amoureuse, amicale, créative, financière, sportive, ……………, notre premier challenger ne le vaut pas, ne le mérite pas, ne l’aura pas, ne le recevra pas.

A ma droite, le second challenger (car c’est un match sans tenant du titre, mais avec deux challengers, c’est comme ça) : celui qui est plus fort que tout le monde, qui doit être admiré, adulé, encensé, vénéré, celui qui vaut mieux que Pierre, que Paul, et même que Jacques. Celui qui ne fait pas d’erreur. Celui qui ne peut pas apprendre car il sait déjà. Celui qui consacre sa vie à se transformer en page de pub ambulante. Celui qui, au lieu de corriger ses problèmes, va les amplifier afin de bien montrer qu’il n’était pas dans l’erreur et qu’il peut même aller un cran plus loin dans sa démarche.

(Notez que par un procédé dont la magie nous émerveillera toujours, les deux challengers arrivent parfois à n’en faire qu’un.)

Lequel doit gagner ? Aucun, nous l’avons déjà montré. Leurs modèles du monde sont basé sur de fausses croyances. Fausse croyance : « il faut être modeste » (même si on ne comprend pas ce que ça veut dire). Fausse croyance : « il faut être gentil » (même si on remplace la gentillesse par la faiblesse, qui rend malheureux mais qui est moins fatigante – quelle est la « gentillesse » de celui qui dit oui, s’il ne peut de toutes façons pas dire non ?). Fausse croyance : ceux qui accomplissent de grandes choses sont imbus de leur personne, ont un caractère horrible et centre tout sur leur gloire.  Où avez-vous vu que Mozart, Galilée, Van Gogh, Beethoven, Einstein, Gandhi, sœur Emmanuelle, Saint Exupéry, Marie Curie, Raymond Devos (oui, Raymond Devos si j’ai envie)… étaient connus pour leur ego surdimensionnés ?? Si caractère bien trempé ils ont pu avoir (pour certains…), c’était pour surmonter l’incompréhension et vaincre les obstacles, par pour monter une secte d’adorateurs sacrificiels.

Alors quoi ? Alors le point commun, le vrai, entre « se croire pas assez… » et « se croire trop… », en fait, c’est « se ». Soi, soi, soi et toujours soi. Se vanter de qualités que l’on a, les exagérer, s’en ajouter qu’on n’a pas, pour être supérieur à truc et bidule. Se lamenter après des mêmes trucs et bidules de son incapacité à ci ou ça en attendant qu’ils vous consolent en faisant état de la considération qu’ils ont pour vous, vos qualités, vos capacités… Le point commun, c’est vous (enfin, « soi »), en permanence. Le vrai secret pour marcher sur le fil qui va vers l’avant et accomplir de grande choses : ne pas y marcher, léviter. Se sortir soi-même de l’équation. Au lieu de se regarder le nombril, au lieu de regarder les autres par rapport à soi (leur estime, leur amour, leur mépris, leur admiration, etc. pour soi), ne regarder que ce que l’on veut accomplir.

La vie est courte, certes, mais c’est un court qui dure largement assez longtemps pour entreprendre, explorer

Vers mars

Aller hop, c’est parti !

des terres inconnues, créer, bâtir des cathédrales, refaire le monde, recréer la science, réinventer de sa plume la comédie humaine, composer cent symphonies, édicter les règles d’un art nouveau, inventer l’objet/service/processus qui changera la vie de tous les terriens dans dix ans, marcher sur la lune, se diriger vers mars… Celui qui a ces objectifs en tête (OK, peut-être pas tous ces objectifs, vous êtes autorisé à en rayer deux dans la liste) ne se demande pas s’il peut ou pas, s’il est capable, comment faire pour épater la galerie et écraser les faibles aux yeux admiratifs. Il ne peut pas tomber dans le trop d’ego (celui qui empêche d’apprendre de ses erreurs et qui limite ses actions aux seules qui permettent de viser le maximum d’admiration en un minimum de temps), ni dans le pas assez (celui qui empêche d’accomplir quoi que ce soit par doute de sa capacité à le faire, par doute d’en mériter le résultat) : il n’en a absolument pas le temps, il a des choses infiniment plus sérieuses à faire de son passage sur terre.

Comme devenir un funambule de l’ego ? En faisant quelque chose de votre vie, tout simplement. Pas quelque chose par rapport aux autres : une chose qui vous appelle et dont vous êtes persuadé(e) qu’elle doit être faite, point.

C’est plus simple, comme ça, non ? :)

 

8 commentaires

  1. Cécile dit :

    J’ai bien aimé cet article, merci. Même si je ne saurais pas trop t’expliquer pourquoi. Parfois j’aimerais bien avoir accès au « ressenti » de personnes qui ont accompli de grandes choses, ça permettrait de savoir si effectivement ils se sortaient de l’équation comme tu l’affirmes.
    Le problème bien sur c’est qu’on a accès qu’à des biographies (parfois des autobiographies) et elles ne peuvent pas être toujours très justes… Mes deux parents sont historiens, et je les ai souvent entendu dire ceci: a postériori, c’est facile de dire X a fait ceci, et il en a découlé les évènements Y. Mais au moment où X fait cela… tout est encore possible. Tu ne sais pas ce qui va arriver, ou même si quelque chose va arriver… Du coup est-ce qu’on peut vraiment dire qu’une personne X fait une action pour qu’il en découle Y? Quelles sont ses autres motivations?

    Moi dans ta liste, je rajouterais ML King. En ce moment il me fascine ;-)
    Et sinon, non je pense pas que c’est plus simple de faire quelque chose de sa vie comme tu le dis à la fin. Il faut quand même une sacrée dose de courage (enfin ça dépend de ce que tu cherches à faire, mais disons si tu veux faire un truc comme ML King…), une petite dose de chance et peut-être quelques coup de pieds au c… On en revient toujours au même problème quoi :-)

    • Matt dit :

      « J’ai bien aimé cet article, merci. Même si je ne saurais pas trop t’expliquer pourquoi. » Je vais finir par être vexé… :-p

      OK sur la difficulté de précision, voire la subjectivité, des bios (et encore plus des autobios). (Au passage, avoir baigné dans cette culture historique a dû être extrêmement enrichissant !)
      OK pour dire que parfois, les actions d’une personne n’avaient pas nécessairement exactement pour but ce qu’il s’est produit ensuite.
      NOK pour en conclure que l’analyse des effets (désirés ou non, ce n’est pas la question) produits par une cause est nulle et non avenue. C’est toute la pensée rationnelle et la démarche scientifique que tu me balance à la tronche ! Honte à toi. Si Gotlib était là, il te représenterait comme le rêveur après le passage de l’homme censé… ;) ;) ;)

      Mon article n’est pas statistiquement significatif, j’en conviens, mais les motivations obscures des « bâtisseurs » n’ont pas de rapport avec la question : « ceux qui accomplissent de grandes choses dans la vie sont-ils ceux qui ont essentiellement regardé leur nombril ou ceux qui ont vu loin ? »

      Bien entendu, tu pourras me rétorquer que mon raisonnement est totalement en vrac, puisque les motivations semblent être au cœur de la question. Or non, on peut raisonner simplement en étudiant les projets sur lesquels ils se sont battu et estimer de manière relativement objective leur rapport effort/gloire (remplacer « gloire » par un autre indicateur du même type si nécessaire) par rapport aux autres choix évidents qui s’offraient à eux (je ne sais pas, moi, reprendre la charge d’avocat de papa).

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      Après cette longue défense d’une mauvaise foi que n’aurait, je le souhaite, pas reniée Pierre Desproges, le maître en la matière, je me dois te dire que ton objection est pertinente et que sans la moindre once d’ego, les œuvres de pas mal de créateurs seraient simplement restées dans leur tiroir (enfin, les théories scientifiques, les bouquins, les partoches, ce genre de trucs ; pour les cathédrales et les marches sur la lune, ça tient moins bien…) Mais mon propos n’est pas d’éradiquer l’ego, mais plutôt de donner un guide pour le maintenir à son juste niveau (ni nul, ni extrême).

      Or contempler ses propres accomplissements, avant de ne se lancer à corps perdu dans le prochain, n’est-il pas le meilleur moyen de se doter d’un ego sain 100% issu de l’agriculture biologique ?

      Par ailleurs, le peu que le connais du roi Martin me ferait en effet abonder en ton sens. Excellent exemple, que j’aurais dû avoir dans ma liste (j’avoue avoir rédigé et posté cet article en une demi-heure, donc au moment des exemples, j’ai tapé ce qui me passait sous la main…)

      Enfin, pour répondre à ta dernière remarque, figure-toi qu’un ego non nul est selon moi un excellent moteur (pas forcément le seul imaginable, mais un qui marche rudement bien) pour accomplir des choses. Il donne le courage d’affronter la réalité qui peut être d’un avis différent du tien (j’en sais quelque chose), l’énergie d’avancer malgré les difficultés et la longueur du chemin, la peau lisse, le teint frais, les cheveux soyeux, et se charge à l’occasion de te botter l’arrière-train lui-même (les blessures d’ego sont parfois particulièrement cuisantes).

      Bien entendu, en ce qui concerne cette dernière tâche, s’il devait légèrement faillir, tout le monde sait à qui s’adresser pour pallier ce manque… ;)
      Matt a posté dernièrement La créativité, le génie et vous 5/5 – Créativité et contraintes

      • Cécile dit :

        Je me suis mal exprimée ;-)
        Je voulais bien dire qu’on ne peut pas dire « X a fait ceci pour que la cause Y se produise » (peut-être qu’il espérait que Y se produise, mais je vois mal comment X aurait pu espérer exactement Y, et que exactement Y se produise). On peut juste dire « X a fait ceci, et Y s’est produit ». La différence est dans l’intention. En général on fait des raccourcis (surtout en histoire) et du coup on a l’impression que les actions et les grands évènements s’enchainent assez logiquement et linéairement. Alors que sur le coup, ça devait être impossible de dire Y est entrain de se produire, ni même de savoir ce que Y est.
        Bon si ça se trouve je m’enfonce là ;-)
        Avec nos sciences « dures », le problème n’est pas le même…

        Bon cela dit, tout ça c’était du hors-sujet (involontaire) puisque le sujet de ton article, c’est effectivement « ceux qui ont fait de grandes choses, ne se regardaient pas le nombril », et je suis tout à fait d’accord avec ce point.
        Et pour te dé-vexer : j’ai bien aimé cet article parce qu’il parle de l’estime de soi, c’est un sujet qui m’intéresse… pour des raisons diverses et variées… Je ne sais pas si tu connais Christophe André (à mon avis tu connais). Il y a quelques années, j’ai lu un de ses livres qui s’appelle « imparfaits, libres et heureux, pratiques de l’estime de soi ». Et c’était une lecture très enrichissante ;-). Ce n’est pas vraiment un livre de « self-help », contrairement à ce que le titre pourrait te faire croire, mais c’est plutôt une analyse clinique des différentes estimes de soi bancales (trop ou pas assez), avec énormément d’exemples (Ch. André est psychiatre à Saint-Anne). Bref, moi j’aime bien les descriptions cliniques tout ça… donc j’ai aimé ce livre.

        Je pense qu’on peut accomplir de grandes choses avec une estime de soi bancale. Mais ça a l’air bien plus fun quand on maitrise l’équilibre. Tu en croises parfois des gens comme ça. Ils réussissent ce qu’ils entreprennent (déjà, ils entreprennent), et en plus ils sont… sains.

        • Matt dit :

          Le nom de Christophe André ne me disait rien comme ça, mais le titre du bouquin, bien entendu, est assez célèbre. Par contre, je ne l’ai jamais feuilleté, car comme tu le fais remarquer, il donne envie de classer le livre directement dans la catégorie « développement personnel », c’est à dire pas très loin de la poubelle… Avec ton explication, il semble d’un coup nettement plus intéressant, je m’y pencherai à l’occasion, merci ! :)
          Matt a posté dernièrement Quand changer ? (De travail… ou d’autre chose)

  2. Roland dit :

    « C’est plus simple, comme ça, non ? :)  » Hmmm… en théorie ^^. Mais bon article.

  3. Comment devenir funambule, y’at-il des personnes qui sont intéressé alors que d’autres cherche à se soigner.

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