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Steve Jobs est mort, ou comment devenir Dieu lorsqu’on est un geek dans un garage

Coup de pied au cul

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Steve Jobs

Steve Jobs, le messie, sur une photo noire et blanc dont l’élégance est à l’image de ses produits

Steve Jobs est mort. Voilà pour la piece of news. Ça, c’est fait. Ce blog ne fait pas énormément d’articles d’actualité, mais nous ferons une exception, je vais tenter de me fendre d’un très rapide billet. Pourquoi tomber dans le people aujourd’hui ? Parce que :

  • Ça touche à un domaine qui a pas mal changé notre vie et les possibilités qui nous sont offertes de faire des choix différents (il existe de nos jours des blogueurs professionnels et itinérants, avouez qu’on a élargi le champ des possibles…)
  • Il s’agit de quelqu’un qui a créé, dans son domaine, et qui, parti de rien, est arrivé à une liberté financière impressionnante, a défini ce qu’il lui plaisait de faire et l’a fait.
  • Il s’est cassé la gueule N fois et s’est relancé N+1 fois.
  • Il a atteint un niveau d’adulation impressionnant.
  • Il a eu un business model assez intéressant et un placement marketing original mais plein de succès.
  • J’aime l’idée d’intégration du design et de l’ergonomie aux jouets normalement réservés au geeks.
  • Je suis un converti très tardif (il y a un an à peine) aux produits Apple (mais n’attendez pas de moi la moindre idôlatrerie), et je n’ai pas prévu de changer mon fusil d’épaule.
  • Enfin, parce qu’il s’est hissé à un niveau d’adulation égalant quasiment ceux de l’Imam Ayatollah Khomeini ou de Michael Jackson, en vendant des ordis et des téléphones. Que celui qui peut en faire autant me jette la première pierre.

Steve Jobs a réussi à susciter un respect impressionnant de la part d’un peu tout le monde. Certes, lors des annonces de décès, même les ennemis jurés publient un mot de regret, c’est le jeu (dans le cas contraire, ils n’en sortiraient pas grandis). Mais regardez donc comment tout le monde a salué son retrait il y a un mois. La gauche et la droite unies pour célébrer la gloire de ce patron nouvel âge, entrepreneur et apôtre de la technologie pour tous : Marianne s’en était étouffé.

Car le talent premier de celui qui a démarré en construisant un ordinateur dans son garage était le marketing. D’ailleurs, il n’a jamais construit d’ordinateur dans son garage. C’est Stephen Wozniak, le co-fondateur d’Apple, qui l’a fait. Mais comme c’est un fait typique, marquant, folklorique et à l’image d’un génie, on l’attribue assez facilement à Jobs. Il est à ce propos intéressant de voir ce qu’en retient Le Nouvel Obs :

Steve Jobs n’était pas informaticien. Certes, il était un hacker de l’époque, un bidouilleur, mais le seul cours qui l’avait passionné avant de quitter l’université était la calligraphie.(1)

Avant de conclure, plus pertinemment :

Homme de l’Art, amateur de design, connu pour son goût pour les stéréos danoises et les voitures allemandes, Steve Jobs était peut être le dernier signe que la technique pouvait être au service de l’Art. La crainte du jour : que les ingénieurs reprennent les commandes de l’évolution informatique, que les chefs-produits reprennent le contrôle.

Nous y voilà. Marketing, design, et surtout capacité à rassurer le tout venant que le train de la technique ne partirait pas sans eux, que « le bonheur ne vaut que s’il est partagé par tous ». Celui qui vous met à portée de main ce qui allait vous échapper (mais n’aurait pas échappé à d’autres, plus savants). Celui qui met à vos ordres la technologie qui allait vous réduire à l’esclavage. Ça en jette, non ?

Sans rire, il faut reconnaître au bonhomme, outre son marketing léché et son sens du design et de l’intégration technologique à la vie quotidienne (pour la modique somme de… Heu… Bref, passons), une vision globale assez balaise doublée d’une persistance que l’on ne trouve guère que chez les vendeurs en porte à porte. Il crée l’Apple I et le II. Il a ensuite l’idée d’acquérir les brevets d’interface graphique et de souris à Xérox pour faire le Lisa(2), il pense le Mac pour le grand public, et paf ! dehors. Il veut faire le NexT Computer, haut de gamme mais pas encore trop cher (3000 $), il finit avec un produit valant le double de la cible qu’il n’arrive pas à vendre. Il n’en garde que le système d’exploitation, pousse son langage objet maison (l’Objective C, à présent à l’honneur sur les iMac), bide. Il se tourne alors vers le Web avec NeXT Software (il vend WebObject. Nous sommes en 1993, le moment où j’ai commencé à avoir un accès au net. C’était tout de même plus innovant que de monter sa start-up « la homepage du camembert » en 2000…), et il met 3 ans à remonter un peu la pente, avant d’être racheté par Apple et de réintégrer le bercail.

Bref, il en voulait (surtout qu’Apple n’était pas encore le constructeur de l’iPhone mais une boîte qui tournait grâce un petit nombre de consommateurs fidèles – ayant une foi quasi religieuse en la pomme – dans certaines niches – artistiques, entre autres, au risque de vous surprendre…) Sur ce point au moins, je pense qu’on peut être assez bien inspiré en le copiant.

Apple, c’est aussi le génie des lancements. Les produits gardés secrets, quelques fuites organisées pour tester la réaction du public, les lancements mondiaux avec les files d’attente de la nuit devant les magasins, les tentatives de mettre la musique sous clé à la sortie de l’iPod… Un placement marketing très audacieux dans un milieux très concurrentiel qui fonctionne habituellement sur le volume (et non la haute valeur ajoutée) et la réactivité (les prix baissant au rythme des innovations, c’est à dire qu’ils sont perpétuellement en chute libre). Pour être complaisant, on peut dire qu’Apple a mis l’humain au centre du système au lieu des performances du matériel. Le jour où vous déciderez de vivre en créant un produit qui existe partout mais dont tout le monde sera convaincu qu’en l’achetant chez vous, ce sera mieux même si plus cher, vous aurez bien avancé (et moi avec).

C’est d’ailleurs comme ça que je suis passé au full Apple. Lorsque j’étais étudiant, mon temps valait peu, et passer une nuit ou une semaine à faire fonctionner un truc qui aurait marché du premier coup avec du matériel plus cher, des logiciels achetés (et leur service technique, si nécessaire), etc. était un bon calcul (et puis, j’aime l’esthétique du hacker gauchiste qui résiste au méchant système. C’est mon côté cyberpunk avoué). Actuellement, mon temps coûte beaucoup plus cher, et le raisonnement inverse m’a conduit à changer de gamme de produits, tout simplement (je fais de la musique, je produis des documents finis au design pro, etc. facilement et sans faire une seconde d’informatique – non, ceci n’est pas une pub pour Apple). Encore fallait-il que quelqu’un ait l’idée d’un tel segment, non chez les professionnels, mais parmi le grand public. « Think different », paraît-il. En tout cas, j’ai amorcé cette réflexion lorsque j’ai lu le bouquin « The Laws of Simplicity », de John Maeda, à la gloire des relations simple et efficaces qui se tissent entre un cerveau ordinaire et un outil clair, simple, puissant mais épuré (en même temps que je parcourais quelques blogs traitant de « minimalisme »).

Le bonhomme est à ce propos évoqué dans le dernier Houellebecq, « La Carte et le Territoire », Goncourt 2010, par le biais d’un tableau du héros : « Bill Gates et Steve Jobs s’entretenant du futur de l’informatique – La conversation de Palo Alto », où l’auteur décrit Gates comme un fan de gadgets dans tous les coins et Jobs comme aimant un style épuré et dépouillé, l’élégance du noir, du blanc, du transparent et du vide (j’interprète un peu, il n’en dit pas autant). Certains d’entre nous, en grandissant, passe de la première esthétique à la seconde (en tout cas, c’est mon cas) : serait-ce une des clés de la réussite du seul acteur de vente de données qui mise actuellement (et avec succès) sur la vente directe des dites données comme business model ? (Comparez à Google, vous serez surpris)

Au final, tout le monde a parlé de lui, en bien ou en mal, il a fini riche, influent, avec des adeptes partout dans le monde. It was a good job (je ne pouvais que difficilement éviter ce classique de la vanne facile). Steve a réussi le rêve de Balavoine :

Et partout dans la rue
J’veux qu’on parle de moi
Que les filles soient nues
Qu’elles se jettent sur moi
Qu’elles m’admirent, qu’elles me tuent
Qu’elles s’arrachent ma vertu
[…]
Alors je serai vieux
Et je pourrai crever
Je me cherch’rai un Dieu
Pour tout me pardonner
J’veux mourir malheureux
Pour ne rien regretter

Pour finir le billet tapé le plus vite de l’histoire de ce blog, je ne résiste pas à vous faire partager une vidéo un peu classique, celle de la remise des prix de Stanford en 2005, dans laquelle il parle de foi en soi et de construire ses propres routes. La regarder est à mon sens un quart d’heure bien investi.

Discours de remise de diplômes à Stanford en 2005
« Dont’t be traped by dogma, which is living with the results of other people’s thinking » (à 12min37s)



(1) Il abusent tout de même très légèrement. Il était employé chez Atari et a crée à l’époque le jeu vidéo BreakOut – avec Wozniak. Avant de ne comprendre – « visionnaires » (selon la formule consacrée) tout de même, ça me paraît dur  de leur retirer – en voyant l’Altair, que la « révolution micro-informatique » est à portée de main. D’où naquit Apple.


(2) Qui sera imité plus tard par les stations Unix, puis vraiment plus tard par l’homme le plus riche du monde, qui a racheté Windows 1 à une boîte française et qui l’a vendu aussi bien que son MS-DOS qu’il avait racheté à une petite boîte sous le nom de « Quick and Dirty Operating System », avec un style de vente fort différent de celui de Jobs.

4 commentaires

  1. Roland dit :

    Presque un an jour pour jour la parution de cet article, je poste un commentaire. J’ai lu la biographie de Steve Jobs, personnage emblématique s’il en est de la « réussite ». Un caractère de cochon, mais un flair et un goût hors pairs pour créer de beaux (et bons) produits. Croquons la pomme, elle est bien juteuse !

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