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La Novlangue (c’est) pour les nuls

Coup de pied au cul

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dictionnaireAprès un dernier article au sujet plutôt sérieux, faisons cette fois un peu plus léger. Je ne rentre toujours pas exactement dans le vif du sujet de cette rubrique « avoir l’air intelligent lorsqu’on est con » (mais c’est promis, ce sera pour le prochain billet de cette section), mais je voudrais passer une petite couche personnelle sur le thème du langage « qui donne l’air d’être quelqu’un de très important et très balaise ». Ce thème avait été entre autres abordé avec humour par Corinne Maier dans Bonjour paresse : De l’art et la nécessité d’en faire le moins possible en entreprise, qui lui avait valu quelques déboires avec EDF, ce dernier ayant pour le coup avait estimé lui devoir moins que la lumière. Mais d’un autre côté, la langue de bois du quotidien évolue plus que celle de nos prometteurs électoraux, ça vaut donc le coup de faire des petites mises à jour de temps à autres.

Un must de la vie sociale

Dans 1984, Georges Orwell créait par le Novlangue et le mécanisme de double pensée le moyen d’utiliser un terme politiquement correct pour désigner son opposé, couramment une atrocité d’ailleurs. La langue vide de sens à laquelle nous faisons ici référence est tout de même un peu plus light que ça.

L’utilisation d’un langage ponctué de termes abscons, « barbariques » (ben oui, moi aussi, il n’y a pas de raison, ça n’a pas besoin de signifier « relatif à un barbarisme » pour l’employer dans ce sens) ou incorrectes n’est guère neuve, ni réservée à une tranche de la société. L’emploi de termes précis à la signification bien définie est nécessaire dans beaucoup d’activités, afin de communiquer au mieux et le plus efficacement possible, ainsi que pour dérouler son propre raisonnement de manière fine, dès qu’on est un peu spécialiste d’un domaine.

Pascal disait qu’il y avait deux manières d’utiliser un nouveau concept : soit on crée un nouveau mot, soit on en utilise un existant, que l’on vide de son sens pour l’utiliser sous une nouvelle acceptation dans un contexte précis.

Pour ma part, je me contenterai d’exprimer le fait que l’utilisation du « pseudo-jargon » permet à leurs tenanciers de s’identifier comme appartenant à un même clan d’une manière légèrement plus élégante que le reniflement de popotin de nos amis canidés. Mais je pense que le concept de « pseudo-jargon » sera plus clairement exprimé dans la vidéo suivante.

Utilisation pratique

Foin de considérations générales, nous sommes ici pour augmenter vos capacités à faire semblant :

  • d’évoluer dans des sphères hermétiques au commun des mortels(1),
  • d’être socialement à la pointe de toutes les tendances,
  • d’être professionnellement très compétent,
  • de faire comprendre à un interlocuteur décérébré (notez qu’il peut s’agir là d’un recruteur ou d’un supérieur hiérarchique) que vous êtes du même clan et que vous vous aimez,
  • ou même vous faire croire à vous-même que vous jouez un rôle indispensable à la société et qu’on ne peut pas vous remplacer comme ça.

Voici donc quelques exemples, à utiliser sans modération aucune.

Pour avoir l’air moins con au boulot

  • Piqûre de rappel : un grand classique. Quel que soit le suivi que vous ayez à faire, dites que vous aller faire une piqûre de rappel et vous serez identifié comme effectuant une gestion compétente du problème (vous ne saviez même pas qu’il y en avait un).
  • Trous dans la raquette : afin d’exprimer que, dans un contexte quelconque, vous vérifiez rapidement que rien n’aurait été malencontreusement oublié ; pour pousser quelqu’un à cette minutieuse vérification, lancez donc à la cantonade « est-ce que nous avons des trous dans la raquette ? » Effet garanti.
  • Effet falaise : un petit nouveau, émergé il y a environ trois ans, très hype pour désigner la conjonction temporelle de plusieurs événements disjoints. A partir du moment où vous identifiez au moins deux (voire plus) trucs quelconques qui vont se passer à peu d’intervalle, hop ! Un effet falaise. Vous donnerez, par l’utilisation de ce doux vocable, à la fois l’impression de prévoir le futur, d’en mener une analyse fine et de proposer une gestion du problème. Vous en deviendrez héroïque.
  • Impacter, barbarisme d’autant plus recherché qu’il est issu d’un anglicisme, se doit d’être utilisé systématiquement dès suspicion de la moindre relation de causalité entre n’importe quoi et un quelconque autre truc vague.
  • À l’international : de nos jours, c’est un endroit où l’on se rend, où l’on travaille, où l’on développe des marchés. Il signifie probablement « à l’étranger », mais quoi qu’il en soit, ne vous avisez en aucune manière d’utiliser « international » tel un adjectif, vous passeriez vraiment pour une personne particulièrement ringarde.
  • En termes sectoriel, et son copain en termes organisationnel, servent à gonfler la taille d’une phrase autosuffisante sans eux.
  • Une problématique : loin de signifier la science de poser les problèmes, ni même un ensemble de problèmes concernant un domaine spécifié, on l’utilisera pour remplacer le substantif « problème », car ça rempli un peu plus et que ça fait plus sérieux.
  • Culture d’entreprise : un terme capital pour exprimer… Pas grand-chose, en fait, mais il faut exprimer son adhésion à celle-ci, s’en revendiquer, s’y référer, clamer qu’on se l’est gravée en lettre de feu au dessus de son lit et tatouée sur les parties intimes. Ajouter des fautes de français dans les rapports, faire des présentations à coup de transparents Powerpoint incluant 34 lignes de textes chaque et brisant toutes les règles élémentaires de la composition, manger avec ses collègues tous les midis à la cantine pour parler du dossier Dugenou, rincer tout le servie à chacun de vos anniversaires, prendre l’initiative de provoquer trois fois par semaine des réunions pour ne rien se dire, tout ceci fait partie de la culture d’entreprise.
  • Corporate : c’est le terme générique par lequel vous affirmer votre appartenance à l’entreprise. Pas de contexte particulier, il peut être employé strictement n’importe comment (de préférence, même). Vous dénigrerez un importun en faisant courir le bruit qu’il n’est pas très corporate, vous valoriserez votre initiative d’exposition d’église réalisées en allumettes en exprimant que c’est une idée corporate, vous approuverez une nouvelle organisation du service (on s’échange tous les bureaux et on les tourne de 90 degrés, par exemple) en la déclarant complètement corporate.
  • Compétences métier : une vague chose que quelqu’un sait à peu près faire. Par exemple, lorsque vous essayez de faire une omelette sans la cramer, vous n’êtes pas en train d’apprendre (un peu) à faire la cuisine, vous développez une compétence métier forte dans le secteur des métiers de la bouche. Avouez que ça a plus de gueule, non ?
  • Process : ce terme anglais remplace très avantageusement l’horriblement franchouillard « processus », et vous permettra de désigner n’importe quel enchaînement d’événements, comme prendre son stylo, en retirer le capuchon, l’enfoncer sur l’extrémité non dotée de pointe d’écriture du dit stylographe, puis d’apposer votre signature sur la carte de bon vœux pour le départ en retraite du chef de BU (voir plus bas.)
  • Recetter : lorsque vous effectuez un test (celui d’un « process » par exemple…), vous recettez. Non, ne discutez pas, c’est ainsi.
  • Référentiel : il s’agit-là d’un vague ensemble (l’ensemble se doit d’être vague, attention) censé décrire d’une manière théorique comment les choses se doivent d’être réalisées. Fendez-vous de temps à autres d’un petit « en agissant ainsi, nous serons conformes au référentiel ». Avec suffisamment d’autorité, on ne vous demandera jamais le document en question, dans la mesure où vous le citerez sur un ton d’évidence.
  • Challenge : peut tout désigner. Dans le monde du travail, vous devez crier sur tout les toits que vous prenez tout comme un « challenge » (un défi, pour les francophones égarés), que c’est ce que vous recherchez, car vous êtes un « winner », idem est un(e) battant(e) (non, pas le battant de la porte). Ainsi, changer de bureau, taper un rapport ou avoir des frites à la cantine à midi et demi doivent être affirmés comme des challenges que vous aimez relever et dans lesquels vous vous jetez corps et âme (n’omettez pas de rentrer tranquillement dans votre bureau et de fermer la porte pour vous reposer une fois que vous aurez fait comprendre à tout l’étage combien vous vous battez pour tous vos challenges). En entretien d’embauche, il est indispensable d’évoquer le fait que le poste vacant est pour vous un challenge. C’est bien plus « valuable » (oui, c’est de l’anglais) que si vous saviez déjà remplis les missions du poste.
  • Avoir des billes : non point pour jouer avec, comme dans la cour de l’école. « Avoir des billes » sur un sujet doit s’employer en lieu et place de « avoir des informations », qui est exclu du discours d’entreprise.
  • Solutionner : celui-ci n’est pas incorrect, bien que surprenant car traditionnellement peut usité. Il remplacera très avantageusement « résoudre » que votre interlocuteur ne sait pas conjuguer.
  • BU (Business Unit) : découpage administratif ou imaginaire impliquant strictement n’importe qui, faisant n’importe quoi, mais qu’on unira mentalement comme formant ensemble une entité signifiante. Gertrude, Norbert et René représenteront par exemple la Business Unit « problématique de la proactivité stratégique à l’international » s’ils ont envoyé des catalogues au Luxembourg.
  • Il faut de toute urgence, volontiers succédé par une proposition très vague du genre « étudier toutes les solutions qui s’offrent à nous » : comme pour le cas du challenge, l’urgence est un de fondement de la culture d’entreprise, tant il est vrai qu’il vaut toujours mieux faire n’importe quoi, très mal mais très vite que de réfléchir cinq minutes à trouver une chose intelligente à réaliser, qu’on se débrouillerait pour effectuer correctement. Ne perdez donc pas une occasion d’annoncer une nécessité de l’urgence (car vous avez une conscience professionnelle, nom d’un chien), quitte à la faire porter sur une notion totalement non définie, comme dans l’exemple proposé.
  • ASAP : As Soon As Possible. Tellement plus tendance.
  • Déconnant : pour donner l’impression qu’on fait des trucs fantastiques mais qu’en plus, on est tellement merveilleux qu’on ne se prend pas au sérieux (méta-considération du second ordre, quoi), on intègre dans le langage des barbarismes construit à partir de mots semi-grossiers. Par conséquent, on ne dit pas « cela semble raisonnable » mais « c’est pas déconnant ».
  • Cordialement doit de nos jours impérativement clore toute missive, qu’elle soit tangible ou électronique, à l’exclusion de toute autre formule de politesse. Si vous êtes très hype, vous abrégerez avec bonheur et délice en cdt.
  • Efficient : c’est mieux qu’« efficace ». C’est tout. Ne cherchez pas à comprendre.

 

Application pratique

On ne dit pas :

depuis que tu tournes le lait pendant que j’amène le sel, on fait plus de camemberts et en plus on se met à vendre du beurre.

C’est vulgaire. Il convient plutôt d’exprimer :

En termes organisationnels, la réussite du challenge de la restructuration complète de la business task a fortement impacté l’efficience du process ; ce qui a amené, en termes sectoriels, à un fort positive shift du product making fromagerie marketé « camembert », tout en solutionnant la question du secteur tartinage grâce à une percée signifiante du marché sur le produit « beurre ».

Note : attention, dans ce contexte, si l’on vous parle de « qualité », ce n’est pas ce que vous croyez…C’est une activité consistant à noter sur un calepin les tampons postaux des courriers qui passent, ne vous faites pas avoir !

 

Pour avoir l’air fun dans un environnement urbain

Après le passionnant monde de la vie active, l’autre grand pan suscitant l’usage intensif de moult mots béquilles à dessein d’emplir le vide conversationnel d’un bourdonnement rassurant. Tenter d’en dresser une liste exhaustive serait probablement bien prétentieux ; je vous en suggère néanmoins une petite « sélection du chef ».

 

  • Juste : le grand gagnant actuel toutes catégories des mots de remplissage employés à mauvais escient. A utiliser uniquement dans sa destination anglophone, si possible dans une proposition à la grammaire apocopée. A cet égard, on ne se privera point de « c’est juste le meilleur du monde », écourté en « c’est juste exceptionnel », lui-même avantageusement remplacé par « juste oui », « c’est juste pas possible », « mais juste non, j’veux dire, quoi ». Il faut « juste » éviter d’employer juste dans sa juste acceptation.
  • Trop : pas très neuf, l’abus de cet adverbe demeure néanmoins fort répandu, nous exposant au visage une longévité étonnante au sein du « hype vocabulary » qui connaît portant un taux de renouvellement (« turn-over », pour les travailleurs) important. Si « trop » peut s’intercaler strictement n’importe où dans une phrase, son emploi est néanmoins plus percutant dans les propositions courtes : « trop oui » ou « trop pas » seront par exemple des expressions tout à fait légitimes, voire même convaincante, de votre approbation ou de votre désaccord. Notez que le « combo » avec le précédent est aisé : « c’est juste trop bien », par exemple, est parfaitement irréfutable.
  • Au jour d’aujourd’hui : la gourmandise absolue. Notez qu’initialement, « aujourd’hui » est déjà un oxymore qui fût assimilé dans la langue au XVIème siècle. Hui signifie en effet « le jour présent ». « Au jour d’aujourdhui », qui n’est pourtant pas récent, est donc encore pire que ce que vous imaginiez, et donc d’autant plus indispensable. Pour les boulimiques, tentez le « au jour du jour de la journée d’aujourd’hui », qui pourra vous donner un petit côté avant-gardiste (si le jour présent se voit affublé d’un niveau de redondance supplémentaire tout les quatre siècles, vous gagnez directement huit cents ans).
  • Générosité : mis à la mode entre autres par une émission de télé-réalité dans laquelle les téléspectateur avait le pouvoir de faire taire des brailleurs à peine pubères rêvant de célébrité internationale en beuglant leur vulgarité crasse et anharmonique dans un microphone, et ce par le simple envoi de quelques SMS surtaxés, ce substantif s’emploie dit de nos jours pour désigner un chanteur qui fait son boulot, c’est-à-dire qui vient mimer un play-back en « prime time » pour 100 000 euros les trois minutes. Par extension, on parle de générosité, dans un mode publicitaire, dès qu’on n’a pas de qualificatif sous la main mais qu’on ne désire mettre l’emphase sur le fait que l’on apprécie quelqu’un, voire quelque chose (une mousse au chocolat peut donc se voir qualifiée de « généreuse en chocolat », voire même de « mousse au chocolat généreux », ce dernier versant probablement régulièrement à la Croix Rouge Française). Généreusement est par conséquent un adverbe polysémique que vous ne pouvez écarter de votre vocabulaire courant (si vous faites des travaux chez vous, je vous suggère par exemple d’étaler généreusement l’enduit sur le mur, sinon, vous êtes le(la) dernier(ère) des con(ne)s).
  • Hallucinant exprimera avantageusement votre étonnement marqué, votre admiration, votre incrédulité, voire votre colère et votre sentiment de révolte face à l’absurdité de la réalité. Cet adjectif peut se décliner en un délicieux « ça m’hallucine », que je peine à décrypter mais qui a l’élégance d’une toile surréaliste
  • Grave doit être placé, non pour qualifier un événement alarmant, dramatique ou tragique, mais simplement pour marquer votre accord inconditionnel avec les propos de votre interlocuteur : « ah ouais, grave ». peut aussi s’employer comme forme « superlativante » : « c’est grave mortel, ce truc ! » Ici encore, le combo est aisé : « grave trop », « grave trop pas », voire le triple : « c’est juste grave trop mortel ».
  • C’est clair : c’est mieux que « oui ».
  • C’est la même sera employé sur un ton blasé (blasé lui-même ne s’utilisant que pour signifier le ras-le-bol d’une situation : on ne dit pas « j’en ai marre » mais « chuis trop blasé, là ») pour désigner le fait que vous connaissiez déjà une situation donnée, dans laquelle vous ne décelez aucune différence significative avec celle que l’on vous présente en référence.

 

Note : n’oubliez pas que le mimétisme sert à créer une complicité dans un groupe social donné. Évitez donc de lancer des « comment trop grave c’est juste mortel » à la cantonade si vous êtes octogénaire, fringuant je n’en doute pas, mais néanmoins peu destiné à vous fondre dans une masse de vingtenaires sans vous faire remarquer.

Application pratique

On ne dit pas :

Les chanteurs à la mode ne valent pas tripette, c’est navrant.

Mais plutôt :

Au jour d’aujourd’hui, y a juste grave trop pas de chanteur bien généreux à l’ancienne, ça m’hallucine, chuis blasé.

 

 

Pour avoir l’air profond lors d’une discussion sur les « sujets de société »

Tout d’abord, afin d’émettre l’aura d’instantanéité du rédacteur en chef d’un quotidien national baignant dans l’incessant flot de dépêches fusant au sein de sa salle de rédaction, je vous recommande d’abuser sans la moindre retenue des expressions les plus utilisées par les journalistes pour remplir le vide de leurs pages, comme analysé par Rue89, et dont je vous livre la liste, parce que vous le valez bien :

  • « la cerise sur le gâteau »
  • « le vent en poupe »
  • « grincer des dents »
  • « la cour des grands »
  • « un pavé dans la mare »
  • « la croisée des chemins »
  • « caracoler en tête »
  • « l’ironie de l’histoire »
  • « revoir sa copie »
  • « attendu au tournant »
  • « ne connaît pas la crise »
  • « la balle est dans le camp »
  • « botte en touche »
  • « la partie émergée de l’iceberg »
  • « renverser la vapeur »
  • « les quatre coins de l’Hexagone »
  • « à qui profite le crime »
  • « s’enfoncer dans la crise »
  • « le risque zéro n’existe pas »
  • « une affaire à suivre »
  • « ces images ont fait le tour du monde »

Puis, comme tout ce qui est apocalyptique est intrinsèquement plus captivant que l’histoire du gentil-bisounours-qui-passait-une-bonne-journée-et-pour-qui-tout-allait-bien-et-c’est-tout, endossez donc votre tenue de grand-mère à moustache option « c’était mieux avant, tout va mal maintenant », et parsemez généreusement (n’oubliez jamais la générosité) votre discours des substantifs ou locutions suivants :

  • Crise : LE mot à placer dans la conversation, quelle qu’elle soit, en ayant l’air d’apporter un élément nouveau issu de la pertinence de votre regard sur le monde. « Depuis la crise, je me coiffe avec la raie au milieu » passera comme une lettre à la poste si vous n’avez d’autre explication raisonnable à votre petite folie capillaire. Au cours d’une conversation sociétale sur laquelle vous n’avez rien à dire, un sournois « oui, mais c’est la crise » forcera l’approbation des plus emportés de la joute verbale.
  • Sinistrose : ce terme, purement psychologique lié aux séquelles consécutives à un accident, sera fort délicieusement détourné de son usage correct pour évoquer, sans que cela ait le moindre rapport, le sentiment général de baisse de moral, devinez dans quel contexte ? Celui de la crise, bien entendu.
  • De la même manière, je vous suggère l’appel régulier et aléatoire aux concepts de conjoncture, d’inertie, d’impasse (fort, ça, l’impasse. Pas de solution, la fin du monde, bref, tout ce qu’il faut pour faire recette ; même Saint Jean avait utilisé cette ficelle pour diffuser son fascicule), de morosité, de dualité de la situation présente (allez contredire quelqu’un évoquant la dualité de la situation présente, vous, vous m’en direz des nouvelles), de société (vous pouvez même vous essayer au « C’est la faute à la société » des inconnus) que vous pourrez même, dans un élan lyrique, qualifier de « postmoderne », bref, référer-vous, sans en détailler la moindre spécificité, à l’époque actuelle.
  • Tant que vous y êtes, n’oubliez SOUS AUCUN PRÉTEXTE d’inclure la mondialisation dans votre discours, même si votre niveau en économie vous permet seulement de lire le titre du manuel de seconde de cette discipline.
  • Et tant qu’on y est, un soupçon d’austérité, de rigueur ou de tout substantif à la connotation serrage de ceinture sera le bien venu.
  • En région : de même que le professionnel se rend « à l’international » lorsqu’il part pour l’étranger, l’adepte des sujets de société désigne par en région ce qui se déroule en province, estimant probablement que l’Ile-de-France n’est pas une des 22 régions administratives de France.
  • Drastique : même remarque que pour « efficient ». C’est mieux que draconien, point. Le mot était à la mode au moyen-âge, tombé en désuétude, mais comme il se dit en anglais, il a commencé à être réutilisé depuis la seconde moitié du XXème siècle, rendant à son tour « draconien » peu usité. Si vous comprenez, écrivez-moi.
  • Enfin, je vous recommande, en spécial trick bonus best of cadeau, l’usage très « débat télévisuel » de quoi qu’on en pense suivi de strictement n’importe quoi, mais assené avec force et détermination. Il est alors très dur de vous contrer sans donner l’impression que vous avez déjà prévu les arguments qu’on vous oppose, que vous les avez déjà analysés puis écartés tant la puissance de votre esprit balaye aisément ces minables réflexions rampantes tels des lombrics égarés sur le bitume un jour de pluie.

 

dictionnaire de la langue francaiseApplication pratique

On lancera avec joie autour d’une bière :

Oui, mais quand on voit la sinistrose post-mondialisation ambiante, aux quatre coins de l’hexagone mais plus encore en régions, on se rend compte que la dualité de la situation présente impose une rigueur drastique, et on ne peut s’empêcher de se demander : « à qui profite le crime » ? Quoi qu’on en pense, la balle est à présent dans le camps de la finance de la dette, et ça, l’avenir le montrera.

Y compris si l’on n’a aucune notion économique des finances d’un état.

Pour avoir l’air dans le coup sur un blog de développement personnel

Proactif : hérité du monde corporate, il vous sert à vous démarquer de toute idée de repos contemplatif et non productif, idée que vous vous devez d’abhorrer au plus haut point. Il vous faut donc être actif, ce qui est un complètement dépassé, donc mieux, réactif, ce qui est encore un peu à la traîne, vous serez donc, pour tous, proactif, puis, surréactif, endoactif, exoactif, métaactif, supraactif, bref, vous avez toute latitude pour casez dans la conversation tous les niveaux d’activité qui vous distingueront du commun des mortels.

Gagnant-gagnant, ou mieux, win-win : n’espérez même pas avoir l’air de vous développer personnellement si vous envoyez balader un scientologue qui tente de vous refiler une cure de dianétique à dix mille euros. Vous devez impérativement trouver avec lui un arrangement win-win sous peine de ne passer pour un vil escroc à la relation humaine.

D’une manière générale, je vous conseille de truffer votre discours du vocable suivant :

  • Productivité
  • Coaching
  • Projet personnel
  • Développement de potentiel
  • Optimisation
  • Performance individuelle
  • Confiance en soi
  • Communication
  • Peur de gagner
  • Lignes de force
  • Motivations authentiques
  • Leadership
  • Objectifs
  • Mental gagnant
  • Stress
  • Être enfin soi-même
  • Savoir dire non
  • Timidité
  • Se connaître
  • Se mobiliser
  • Échec personnel
  • Trouver sa voie
  • Équilibre de vie
  • Relationnel
  • Business social
  • Créativité
  • Approche systémique du fonctionnement individuel (il est cool, celui-là, non ?)
  • Biorythme
  • Estime de soi
  • Assertivité
  • Synchronisation
  • Définition d’objectifs
  • Réussite
  • Pensée limitante
  • Procrastination
  • Zone de confort
  • Se connaître
  • Peur des autres
  • PNL
  • Analyse transactionnelle
  • Entrepreneuriat
  • Remise en question (surtout si votre cœur de cible est trentenaire)
  • Projets personnels
  • Sieste (si, si, ça revient dans plein de blogs de dev perso !)
  • Relationnel
  • Chance
  • Manipulation mentale
  • Pensée positive
  • Méditation
  • Séduction
  • Contrôler sa pensée
  • Hypnose ericksonnienne

 

Vérifiez, même sur ce blog, ça marche…

Et n’oubliez pas que tout est méthode, tout conseil de grand-mère y est haussé au rang de « technique », comme dans Dragon Ball. Même d’utiliser le minuteur de cuisson des nouilles pour vous accorder une pause…

Après ces considérations, je vous propose une association win-win pour vous aider à mettre au point les objectifs de votre projet personnel d’acquisition d’un mental créatif de gagnant ayant confiance en lui afin d’augmenter votre productivité en équilibre avec votre gestion relationnelle de la communication non verbale méditative, et ce pour la modique somme de 8 292 € par mois. Ça vous branche ?

 

Aller plus loin

De suiveur de tendance bien intégré dans le flux, vous pouvez même tenter d’en devenir le leader. Pour ce, je vous suggère la création de vos propres barbarismes, par exemple par apposition de deux concepts en vogue. Voici à cet effet un exemple maison que je vous offre gracieusement sous réserve que vous en créditiez ce blog : « éco-responsable ». Ce doux vocable sans réelle signification est utilisable concomitamment à la technique de l’indignation que nous verrons plus tard, en arguant d’un ton excédé : « je suis éco-responsable, moi, monsieur ! »

À vous.



(1) Ceci me rappelle un job d’étudiant, qui consistait simplement à répondre aux appels d’un numéro vert pour débiter au gens un argumentaire écrit. Même dans un contexte aussi basique, les gens avaient besoin de se créer une langue comprise d’eux seuls. Ce qui les amenait par exemple à désigner un pic d’appel sous le vocable peu interprétable pour le non averti de « sciure ». J’en ri encore.

33 commentaires

  1. Vouze dit :

    L’exemple sur les produits laitiers m’a bien fait rire.
    Ben plus que « éco-responsable », il y a le mot « responsable » qui n’a aucun sens légal, quand il est mis dans une publicité.
    L’expression « développement durable » n’a pas plus de sens juridique, et promet quelque chose d’écologique en surfant la vague anticapitaliste et anti-court-termiste.
    Vive le « charbon propre » :-)
    http://www.futura-sciences.com/fr/definition/t/chimie-2/d/charbon-propre_7059/
    Mais derrière, ces promesses aucune garantie de résultat.

    • Matt dit :

      Parmi les concepts écologiques sympa, il y a aussi le tri sélectif, qui consiste à trier en sélectionnant, au contraire du tri non sélectif, dans lequel on trie, mais en remélangeant tout juste derrière… ;)

      • Hum pas 100% d’accord sur ce coup là. Certes on pourrait simplement dire tri ça serait sans doute plus simple et tout le monde comprendrait mais je crois que le « sélectif » s’explique par le fait qu’on ne te demande pas de tout trier, on fait ça pour le verre, le papier, les emballages en plastique à la rigueur mais tout le reste part en même temps la poubelle (aussi connu sous le nom de process box d’évacuation des emballages processés). Bon sinon le win win là je viens de le faire pas plus tard qu’aujourd’hui, trop la honte :)

        • Matt dit :

          La nuance entre séparer le « ni carton ni verre ni plastique » du reste et trier est pour moi aussi subtile que celle censée exister (dans ce contexte) entre « trier » et « sélectionner ». ;)

           

          Je suis fan de la « process box d’évacuation des emballages processés » ! :) Sur ce coup-là, on a été win-win… ;)

  2. Tout à fait.
    Mais il ne faut quand même pas jeter le bébé avec l’eau du bain. En fait.

    • Matt dit :

      Très bon, merci. Je viens de ressortir ton commentaire de l’anti-spam, ou je vais faire un tour de temps à autres depuis qu’on m’a averti de la non-parution d’un commentaire à liens…

      Cet article a choisi un angle infiniment plus politique que le mien (après rapide examen du site, ça se comprend aisément), que je  voulais « léger » pour faire suite au sujet religieux (d’autant que j’ai sous le coude des billets à thématique politiques, puisqu’on est parti pour élargir le débat), il est donc un poil orienté, mais demeure très pertinent, et non dénué d’humour froid (un humour que j’apprécie). Merci ! :)

  3. Dudulelapendule dit :

    Hallucinant!, à l’extême limlte, il me semble que j’suis pas so much impacté par ta dénonciation de ce phénomène. C’est trop, non?

  4. oxymore1202 dit :

    J’avais deux ou trois dialogues sur le feu qui traitaient du sujet. Je t’ai même piqué deux trois mots ‘business task, product making, win win » qui n’apparaissent pas assez souvent dans ma sphère de non décision pour en avoir fait mon miel. Je sens que tu vas aimer les deux nouvelles que je prépare :)

    Mais, dans mes moments noirs, j’en viens à considérer que tous les mots sont vidés de leur sens. Dernièrement à la fac j’ai eu droit à une affiche parlant de « Droit à la résistance. » J’aimerais croiser un de ces néocrétins qui a l’indignation comme ligne politique et lui dire de commencer par révolutionner son orthographe plutot que le monde.

    • Matt dit :

      J’espère que tes nouvelles reconnaitrons mes droits de non-auteur ! ;)   NB : le win-win se trouve même chez le dernier Houellebecq, dans la bouche d’un businessman-marketeur un peu dépassé par les événements.

       

      Comme disait l’autre, « Penser, c’est dire non ». (ALAIN, Propos sur les pouvoirs, « L’homme devant l’apparence », 19 janvier 1924, n° 139, que j’ai croisé dans une classe au collège ou lycée – le texte, pas Alain). Du coup, un bon moyen d’avoir l’air de penser – même si ce n’est pas le cas – doit être de dire « non », je suppose… (Ça doit se rapprocher un tout petit peu du prochain article de cette section qui traitera de l’indignation.)

      Bon, la conclusion du texte, c’est « qui se contente de sa pensée ne pense plus rien », mais oublions cette partie. :)

  5. Dudulelapendule dit :

    Tous ces « vocables conceptuels » sont à la pensée ce que la confiture est à la culture: Moins on pense par soi même plus on les étale. Ou en moins caustique moins on est sur d’avoir raison, plus on se protège derrière,……au choix

    • Matt dit :

      Du coup, ils sont un excellent moyen d’avoir l’air de prodiguer un discours plein lorsqu’il est vide, et de passer pour quelqu’un d’intelligent lorsque l’on est con… D’où l’intégration de cet « article » dans la section « avoir l’air… ». :-)

  6. DUDULELAPENDULE dit :

    Article au top of the top des news, la preuve:
    http://www.rue89.com/rue89-presidentielle/2011/12/07/sarkozy-trouver-un-systeme-win-win-pour-rester-au-top-top-227298
    Désolé, j’aipapumempecher, je recommencerai pas.

    • Matt dit :

      Tu démontres mon influence au sommet de l’état, je t’absous par conséquent. Tu peux donc recommencer… ;)

      Il va falloir que j’ajoute le « top of the top », à ce train-là.

  7. Oliv dit :

    Un petit lien d’une jolie démonstration de nov langue :
    http://www.youtube.com/watch?v=oNJo-E4MEk8

    • Matt dit :

      Très très bon ! Simuler le discours du préfet, c’est assez fort. Tu me fais découvrir Franck Lepage et cet homme me semble puissant, merci. J’ai regardé deux ou trois autres morceaux choisis, il est assez fin.

  8. Arnaud dit :

    Il est juste grave hallucinant ton article !

  9. Piotr dit :

    Au jour d’aujourd’hui, le challenge actuel de la problématique win-win bilatérale est de ne pas botter en touche lorsque l’on est impacté par un post aussi généreux que celui-ci, surtout en ces temps post 9/11 ou l’on s’enfonce en profondeur dans la sinistrose de la crise !

    • Matt dit :

      Hey, il me manquait un truc dans les commentaires de mes récents articles : c’était toi ! Surtout que je te réponds depuis la Slovaquie (OK, c’est pour le taf, mais bon, il faut bien que j’aie l’air de quelque chose vis-à-vis d’un voyageur comme toi… :-p )

      Le coup du nine eleven, pour amerloque qu’il soit, est très bon. ;)

       

      • Piotr dit :

        Je te quote un commentaire dont la transcendance me demande de changer de référentiel !
        C’est du frais donc du peux te mettre à jour dans la palette de mots du bon communicant :
        communication conversationnelle
         
        C’est dingue ce que l’on peut lire sur des sujets portant sur les RS.
         

        A mon humble avis, l’avenir des marques sur les réseaux sociaux va se jouer via le corporate.
        Ce n’est pas de la communication descendante que désirent les internautes, mais de la communication horizontale, conversationnelle. Les effets des offres, etc sont limités dans le temps. Une stratégie efficace, durable, transparente doit être pensée à long terme

        • Matt dit :

          Communication conversationnelle, c’est vraiment du très lourd. On pourrait, par mimétisme, parler d’économie transactionnelle, de musique auditive ou de graphisme de visualisation occulaire. Le pléonasme a un charme fou.

  10. Matt dit :

    NB : depuis le week-end dernier, j’ai souscrit à un abonnement autolib. J’ai donc eu le privilège de lire que cette solution était « écoresponsable ». Serais-je lu en haut-lieu ??? ;-)))))

  11. Matt dit :

    Je m’aperçois avec effroi que j’ai omis de rappeler qu’il convenait, en toute circonstance, d’être « force de proposition ». La honte m’étreint.

  12. Matt dit :

    Hey, j’ai précédé la tendance : je suis récemment tombé sur un prospectus engageant le lecteur à être « éco-responsable ». C’est pas la classe, ça ?

  13. Duc dit :

    Hello
    Depuis que je procrastine dans la sinistrose et la crise moderne, je pensais être has been en insistant sur les six coins du carré partout dans mes conversations mondaines.
    LOL, ton article est actuel, smooth et smoothie
    Santé !

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